Dispersion, maladie ou don de la nature ?

 Ma quête incessante de grimoires à bulles, oubliés des libraires et réduits à l’état de poussière, continue sans relâche. Avec en tête le leitmotiv du chasseur de Pocket Monsters qui se respecte, je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. Mon champ d’action bien qu’encore trop réduit à mon goût prend rarement les mauvaises directions. Un argent bien placé. Les routes sont nombreuses. Du côté du label Sensei de Made In (Kana), de IMHO, de Casterman, du Lézard Noir ou de Cornelius pour ne citer qu’eux, les manga(s) (je ne sais pas s’il faut mettre le s ou non les risques de lapidations sur les réseaux sociaux sont élevés) n’ont pas de stock illimité. En parlant pluriels et « s » polémiques, c’est ici des « S » de Sakka et de Dispersion (encore un diptyque !) dont il sera question. Aux manettes un mangaka aussi doué de ses mains pour dessiner que pour masser, celui qui n’est pas l’auteur de One PieceHideji Oda.

Le manga, comme beaucoup chez l’éditeur Belge, a également été dispersé à deux reprises chez les imprimeurs en 1995 puis en 2005.

Business Class
Petits éclaircissements avant la dissection. Dispersion, qui a dérivé de Diffusion (la traduction exacte de Kakusan chez Kodansha) est le premier titre d’Oda. Un titre qui lui a pompé un maximum d’énergie. Il lui a fallu une quantité incommensurable de temps pour conclure son histoire.  Sept années en tout pour sept gros chapitres. Il avait l’occupation noble de masseur à exercer en parallèle. Un recul et une expérience qui s’est peut être ressentie au plus profond de son récit ? Difficile à dire, mais ce qui ressort de cet amas de muscles et de papiers c’est qu’avec Dispersion, on voyage très loin, et pas qu’unilatéralement. Prendre du recul, Katchan pseudo-héros (ou plutôt voyageur principal) sait y faire.

Tout commence avec une proche. Lorsque son amie Azumi revient s’installer dans sa maison natale après une frasque urbaine de quelques années. Boulot du papa oblige. Elle est comme une gamine qui entre dans un magasin de bonbons, toute émoustillée de revoir son environnement si familier resurgir. Le moindre arbre, le moindre jardin présent lui font un bien fou. Ses repères sont à nouveau là mais il manque l’essentiel, l’ossature, la fibre qui va lui permettre de prendre pleinement la mesure de ce retour. Sa moelle épinière c’est Katsuhiko Tôbe dit Katchan, jeune garçon avec qui elle a tant partagée des années auparavant. L’adolescente n’a qu’une hâte, aller le retrouver.

Mieux vaut être seul que…
Seulement voilà, dès que son prénom est évoqué, le malaise semble poindre sur les mines plutôt déconfites des habitants et des voisins les plus proches. Pire encore le regard désabusé de ses parents. La jeune fille sent alors comme une pointe dans l’estomac et se décide à retrouver son ami coûte que coûte. Au diable les on-dit et les avis des uns et des autres. Direction son ancien habitat. Rien. Non pas que rien ne lui ait été démenti, rien ne lui a été affirmé non plus. Katchan est là oui, mais il n’est pas là. Du moins il est là sans être là. « Il est très malade » balancent ses parents. Comme une sorte de prévention contre le mal. On lui déconseille vivement de l’approcher. D’approcher cet être abject coupable de ne pas être comme les autres. Après moults recherches et larmes perdues au passage sur ses joues, elle finit par le trouver assis dans un recoin si connu de son passé. En bordure d’une rivière. Ça y est tout est bien qui finit bien, ils vécurent heureux et…

Non dans le manga d’Hideji Oda, rien ne va être laissé au hasard. C’est bien beau de se retrouver en terrain connu, encore faut-il être prêt à faire face à ce qui va lui tomber sur les épaules. Cette rencontre entre la jeune Azumi et son partenaire de jeu va tourner au vinaigre. Katchan la reconnaît à peine ou du moins fait mine de l’ignorer et adopte, cerise sur le gâteau, une attitude digne du chevalier Camus du Verseau. Un froid proche du zéro absolu. Comme si elle était fautive de son mal-être ou de sa pathologie. Ou comme s’il se complaisait peut être de cette solitude.

 

Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ?
L’heure du déballage étant arrivé. Oui, Katchan n’est pas vraiment un collégien type, il a la capacité (ou la malchance) de disparaître. Le terme exact selon ses dires est de se disperser telle la poussière dans l’air. Pire encore, sa restructuration ne se fait pas à la même adresse. C’est à partir de cette breaking news que Dispersion va prendre son envol. Essor inexorable vers le voyage. Carrefour entre la pathologie de l’isolement et le don divin. Difficile de trouver la cause réelle et ou même le pourquoi.

Hideji Oda a voulu faire passer des messages forts et il réussit plutôt bien le boulot. Ses personnages et ses lieux de vie sont sublimés par son travail. Une recherche de relief garantie. Avec en renfort une trame saturée ajoutant le petit grain de sel gagnant. L’histoire de Dispersion est clairement imbibée de science fiction lorsqu’on se penche vers les caractéristiques uniques de Katchan. Mais n’est-ce pas au final qu’un moyen détourné de parler d’autre chose ?

Dispersion ne se disperse pas tant que ça et reste attaché à la terre ferme lorsqu’il s’agit d’attaquer le cœur du problème. Katchan a des pouvoirs (du moins un) mais il souffre d’un mal insoluble malgré la présence de sa meilleure amie d’enfance. Un drame familial supposé et disséminé dans quelques planches semble en cause. Son passé nébuleux l’a irrémédiablement tourné vers le mutisme ou l’isolement extrême. Un de ses voyages et une de ses rencontres va même l’envoyer vers des plus sombres démons. Un peu comme on a pu le voir avec Noiro dans Amer Béton. Mais je vous laisse vivre son expérience par vous-même.

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Un Katchan sans ami et sans avenir. La déscolarisation par exemple, car lorsque Azumi arpente les salles de classe et qu’elle prononce son prénom, le jeune à la casquette est de suite étiqueté comme malade ou atteint d’une folie incurable. Katchan a donc avant tout de sérieux troubles pathologiques. Inutile de le comparer à un Clark Kent ou un Wolverine. Il n’a ni le pouvoir absolu et ni l’aura auréolé des super héros à collants. Le nœud du problème étant de savoir si ce n’est pas son désordre personnel qui est la cause de ses dispersions ou bien le contraire (ou bien encore autre chose). Et surtout de savoir comment empêcher ou au moins contrôler le phénomène. Ses dispersions ont peut être une quelconque signification et qu’elles ont pour but de lui faire passer un message.

A chaque tome son continent
Fort heureusement, Dispersion va plus loin que la rencontre au Japon rural avec son amie d’enfance et ses dispersions vont le mener aux quatre coins du globe. Katchan n’est physiquement plus là, mais il s’imprime durablement dans les rétines de ses rencontres. Azumi mais aussi Shizuku auront ce maigre lot de compensation. Comme-ci elles avaient leurs petits amis imaginaires collés aux basques. Le cas de Shizuku sera quand même plus glorifiant. Je m’arrête avant de m’engager sur la pente glissante du spoil.

Le tome premier concentre ses dispersions sur le Japon rural, urbain ou même proche d’une station balnéaire. Il n’en est rien du second qui fait le grand écart géographique. Katchan va faire sauter les fringues et se faire tatouer dans une tribu sur le sol africain. Deuxième tome synonyme de dernier et qui est, à l’aise, une fois et demie plus consistant que le précédent. De quoi voir du pays sans trop de limitation de vitesse.

A chaque dispersion, une nouvelle donne pour Katchan, une nouvelle clé de compréhension pour son équation personnelle, mais aussi une source de bonheur et de renouveau pour ses nouveaux interlocuteurs. Pas jusqu’à dire qu’il tient la dragée haute à Scott Bakula dans Code Quantum question Bonnes Actions, mais presque. Qu’il s’agisse de Shizuku ou de Mira par exemple, il donne autant qu’il reçoit. Que ce soit dans l’utopie africaine à durée indéterminée qu’il entreprend avec Mira ou dans cette parenthèse estivale passée avec Shizuku à apprécier le bonheur d’une glace qu’on partage avec en fond le feu d’artifice qui va bien.

L’amère solitude de Shizuku ou l’esprit rebelle de Mira qui se refuse l’avenir tout tracé de ses responsabilités. Katchan sera là pour les aider à affronter ces épreuves, la chaleur de sa présence leur fera un bien fou. En contrepartie ces dernières essaieront de soigner sa maladie à leurs manières, de l’empêcher de repartir inopinément et même dans le cas d’Azumi, de le faire retourner à l’école coûte que coûte. Un abnégation qui pourra payer ? Qui le fera voguer vers la bonne destination ? Celle de l’aller-simple ?

Une chose est sûre, pour revenir sur l’impression rétinienne abordée plus haut elle est là-aussi transmissible. Il n’y a pas que les dispersions, il y a aussi les souvenirs entremêlés. Alors qu’Azumi voyait régulièrement Katchan flotter au dessus d’un panneau de signalisation la rassurant de sa présence. Katchan au fur et à mesure de ses voyages va voir de plus en plus de monde se bousculer au portillon de son subconscient. Donneuses de leçons ou bien coach anti-dépression tout est bon pour faire figure d’électrochoc.

Chaque nouvelle dispersion ou destination express feront-elles offices d’étapes cruciales dans le soin de Katchan ? Fort de nouvelles rencontres serait-il à même de pouvoir affronter un monde qui le laisse sur le banc des remplaçants ? Que ce soit sur le sol africain ou américain, même si son don (mauvais sort) ne va pas s’améliorer en un clignement de cils, tout ne reste pas figé. Il va apprendre beaucoup de son expérience en tribu reculée et dans la rocaille du Far West. Affublé du titre divin dans la tribu de Mira et immédiatement sur le trône, comme le fut C-3PO sur Endor. Camarade de trip avec l’Ours il va voir défiler les étoiles et les arcs-en-ciel en prime. Le diptyque d’Oda non seulement nous emmène en voyage spirituel mais aussi en pur trip National Geographic avec des planches qui laissent pantois. Et béats devant ce que l’Orange Bleue peut apporter.

Dispersion ne se volatilisera pas comme ça
Amateurs de questions ici vous en aurez pour votre argent, celles-ci battront à plates coutures les réponses. Dispersion est un titre dans la veine éditoriale de Sakka et de son initiative de faire franchir les océans à des titres atypiques et témoignants d’autres choses que le panorama ambiant souvent lynchés par les préjugés. A la fois beau, onirique, le titre d’Hideji Oda ne se contente pas de nous vendre du rêve, en bon seinen il va aussi mettre en avant par le dessin des problèmes sociaux profonds. Tout en mettant en porte-à-faux ce brave gars qu’est Katchan, il nous dévoile les affres de l’isolement, des blessures du passé jamais cicatrisées et des conséquences parfois dramatiques qui peuvent en découler.

Un titre marquant de cet auteur avec lequel je vais devoir jouer au chercheur d’or. Car le bonhomme a encore d’autres cordes à son arc. Et j’ai encore des pièces dans le mange monnaie pour rivaliser. La Forêt de Miyori (Milan, Kankô) & Le Terrain Vague (Casterman, Écritures) sont mes prochaines cibles pour mieux comprendre et prendre des leçons du Sensei. A noter aussi l’excellente addition au dernier tome qui vient donner des explications de qualité aux voyages de Katchan. Ne vous dispersez pas et concentrez-vous vers votre libraire le plus proche. Si par chance il en a de côté. Tout n’est pas rose dans l’univers.

 

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8 réflexions sur “Dispersion, maladie ou don de la nature ?

  1. Achetés d’occase il y a une paye, les deux volumes attendent encore d’être lus. Merci pour ce rappel.

    Le mot manga est maintenant bien intégré à notre langue, on le trouve d’ailleurs dans bon nombre de dicos. Donc oui, des « mangas » (la bise à ce bon vieux Gemini) est plus que cohérent.

  2. bidib

    J’avais lu le premier tome et beaucoup aimé, jamais tombée sur le tome 2
    En tout cas très bon article ! Aussi plaisant à lire que incitatif à la (re)lecture du manga :)

    (Moi je met pas de « s » à manga et pour que les intégristes de la langue française ne vienne pas me faire c* je met en italique et toc :P )

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