GOLGO 13 : "disons juste que… je remplis mes contrats".

En lisant le billet d’un de mes confrères du Nostro, un personnage a ressurgi des limbes de ma mémoire pour reposer ses valises au grand jour. Des valises si lourdes et si hypnotiques qu’elles peuvent barrer la route à n’importe quel malfrat. Des cernes si profondes et immuables que l’ennemi s’y empêtre et chute lourdement dans les replis du passé mystérieux et létal de Duke Togo, alias… Golgo 13 !

Son CV ne tari pas d’éloges. 190cm de virilité. 11/10 à chaque œil. Aussi aimable que Léodagan. Aussi bien bâti que l’armoire normande de votre grand-mère. Aussi costaud que 50 abonnés en salle de fitness. Black Jack du tir de précision. Parle peu, tire bien son coup. Fort en charisme, fort en camouflage, fort aux poings, fort au Cluedo. Champion olympique en baston de regards depuis 1969.

Un tueur à gages qui s’engage sans gag et sans rage, collectant au passage dommages pour ses cibles et hommages de ses clients. Lunette de fusil en ligne de mire sur ce personnage culte.

Souvenez-vous, c’était il y a 10 ans…

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Sourire ? Ha ha ha… un homme de cette trempe n’est pas là pour distribuer du bonheur et des câlins ! – © 2015 Saito Production

Le contexte

En 2006, Glénat sort un pavé de rumsteck de 1330g autour du charismatique tueur : Best 13 of Golgo 13. Cet ouvrage compile 13 récits ayant obtenu le plus de suffrages de la part du lectorat japonais. 2 ans après, l’éditeur français récidive avec un second bottin de 1200 pages collectant les 13 histoires préférées de l’auteur, Takao Saitô. 10 ans plus tard, la troisième et dernière compilation, regroupant les 13 chapitres plébiscités par une batterie de personnalités japonaises (sans le fameux Rôzen Asô) ne verra probablement jamais le jour dans nos contrées.

Pendant ce temps, la série de style gekiga poursuit son vrai bonhomme de chemin depuis 1969 avec 182 tomes disponibles. A quelques exceptions près, le manga est une suite d’histoires qui peuvent se lire indépendamment les unes des autres et fonctionnent toujours selon un même schéma : quand une mission semble impossible, on fait appel au tueur à gages Golgo 13 qui nous dévoilera ses multiples talents afin de remplir son contrat. Homme, femme ou animal, Duke ne fait aucune distinction dans la cible à éliminer avec une efficacité glaciale, presque déshumanisante. L’actualité, qui sert de creuset aux récits depuis le début de la publication, est tellement riche en événements que Duke ne sera jamais au chômage technique.

Toutefois, en février 2015, Takao Saitô, actuellement âgé de 79 ans, avait indiqué que son personnage pourrait bientôt raccrocher son M16A2, sans indiquer quand et surtout de quelle manière. Tout est dans le conditionnel. Le flou de cette annonce pourrait s’avérer avantageux pour Saitô puisque l’autre dinosaure du secteur, Kochi Kame d’Osamu Akimoto, vient de tirer sa révérence début septembre après 40 années de publication, 200 tomes édités et 150 millions d’exemplaires vendus au Japon. Et si Saitô décidait de battre encore un peu le fer afin de cibler et décrocher le « record » du policier tokyoïte ?

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Victoire prémonitoire de Duke Togo sur Kankichi Ryotsu (Kochi Kame) par KO technique, sans sourciller ? © Takao SAITO / Shogakukan Inc – © AKIMOTO Osamu / Shûeisha

En attendant, l’œuvre et son créateur jouissent d’une popularité jamais démentie au Japon au travers d’hommages et de clins d’œil en tout genre (ex : Naru dans Barakamon ; Kapaeru dans Dororon Enma-kun Meeramera ; Bubbles dans Carnival Phantasm HibiChika special, etc.). Pour les 45 ans de Golgo 13, cinquante mangakas ont chacun réalisé un shikishi en hommage au célèbre assassin. En 2015, Le musée de la préfecture d’Oita (Kyûshu) a présenté une exposition intitulée Drawing Manga! – Lines, Panels, Kyara autour des différentes techniques de création des mangas (scénario, dessin, mise en page, etc.). L’affiche de l’événement  avait fait sensation puisqu’elle est partagée par le tueur et… la petite Yotsuba !

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Golgo 13 : tourner le dos au doyen serait une erreur !

Golgo 13 est une série créée entre octobre et novembre 1968 par Takao Saitô et toujours en cours de publication au Japon où elle s’est vendue à près de 200 millions de copies sans jamais manquer un seul rendez-vous dans le mensuel Big Comic où elle est prépubliée. Dans une récente interview au Financial Times, l’auteur explique qu’il pensait réaliser une histoire en une dizaine de chapitres mais le succès autour du très mystérieux Duke, qu’il voit comme le « cousin littéraire de James Bond« , en a décidé autrement. Cette comparaison à l’agent secret britannique n’a rien d’anodine. En effet, de 1964 à 1967, le mangaka adapte 4 romans de Ian Fleming : Thunderball, Man with the Golden Gun, On Her Majesty’s Secret Service, et Live and Let Die. James porte en lui les germes de Golgo 13

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La série 007 a été prépubliée dans feu le mensuel shônen Boys Life (Shogakukan)

Graphiquement, l’auteur s’arrange souvent pour calquer un modèle existant sur ses personnages ou tout simplement faire interagir des personnalités du monde politique comme cette planche réunissant Bill Clinton, Madeleine Albright et Henry Kissinger. Dans le cas de Duke, ses traits reprennent ceux de Ken Takakura, un acteur principalement connu pour ses rôles dans des films de yakuzas et qui endossera le rôle du tueur dans une première adaptation cinématographique (1973). Lors d’un long entretien publié dans les volumes 10 et 11 de l’édition américaine VIZ, l’auteur explique l’origine du nom de famille de Duke. Il fait référence à celui d’un professeur, Monsieur Togo, que le mangaka a eu au collège et qui forme un de ses meilleurs souvenirs durant sa période scolaire.

Parallèlement, Takao Saitô considère également son personnage « hors-la-loi » comme un « salaryman dévoué » à son travail, doté d’une grande endurance et d’une patience sans limite. Le bon japonais obéissant à sa hiérarchie, en somme… ? En outre, ce tueur impitoyable respecte la vie d’autrui dès l’instant où elle ne figure pas dans son contrat, créant un rapport intentionnel au bushido : « Si Golgo voit une fourmi à ses pieds, il ne cherchera jamais à l’écraser. Humain ou fourmi, toutes les vies se valent« . De là à suivre un précepte tezukien (« Aimez toutes les créatures ! Aimez tout ce qui est vivant !« ), il n’y a qu’un fossé que l’assassin ne franchira pas… contrairement aux droits pour traduire l’œuvre à l’étranger à partir des années 1980. Ce succès hors de l’archipel a totalement surpris le mangaka qui n’arrivait pas à comprendre comment un personnage, aussi enraciné dans la tradition du samurai (notamment par l’emploi du iaidō en éliminant sa cible d’un seul coup), peut autant plaire dans des pays où cette culture n’existe pas. Parce qu’il est monumental, tout simplement ?

Monumental : ce mot suffit en voyant l’ensemble des volumes publiés. Un tel nombre de tomes est tout bonnement impossible à traduire en France, sous peine de s’infliger un gadin commercial. Glénat avait donc trouvé un bon compromis en proposant deux volumineux ouvrages, le reader’s choice et l’author’s choice, pour nous dévoiler un panorama sur les activités et les mystérieuses origines du tueur au cours de ses meilleurs missions.

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Voici ce à quoi on a réchappé…

Duke Togo est connu des vétérans et spécialistes dans le milieu du manga puisqu’il a fait la couverture du premier numéro de la célèbre revue Le Cri qui Tue (1978-1981), lancée par le suisse d’origine japonaise, Takemoto Atoss, qui a partiellement publié la série de Takao Saitô mais également le one-shot Demain les Oiseaux d’Osamu Tezuka. L’image en question est tirée de la cinquième planche du premier chapitre de la série : Duke assène à une prostituée un violent coup de poing. La raison ? Ne jamais s’approcher du tueur lorsqu’il a le dos tourné. L’autre motif de cette attaque pourrait avoir un lien avec une enfance difficile qui a conduit l’assassin à se doter de techniques de défense.

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Surnommé Golgo 13, Duke est un homme tout ce qu’il y aurait de plus antipathique : glacial, impitoyable, taciturne et le visage fermé avec ses légendaires cernes sous les yeux, cet anti-héros préserve farouchement son passé à l’abri des journalistes et n’hésite pas à tuer quiconque voudrait trop s’aventurer sur ce terrain en faisant fi de ses avertissements. ce tueur à l’éthique professionnelle quasi-irréprochable n’a aucune difficulté à se trouver une femme (souvent une prostituée, parfois une agente secrète) le temps d’une nuit ou d’une heure et ainsi se vider l’esprit (entre autres) avant d’accomplir calmement sa mission sans la moindre once d’agressivité.

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SAS – Escale à Tokyo (couverture refusée) – © Takao SAITO / Shogakukan Inc

 

A ce moment de la lecture, l’équation « sexe + tueur à gages » évoquera à certains Ryo Saeba (City Hunter), génie du tir à l’insatiable libido. Toutefois, des éléments distinguent Duke et Ryo : le premier opère sur la planète entière, le second quasi-exclusivement sur Tokyo, notamment le quartier de Shinjuku. Le premier accepte tous les contrats, le second s’arrange pour n’accepter que ceux impliquant de jolies jeunes filles. Le premier travaille seul, le second a une coéquipière. Dans tous les cas, ces deux personnages forment globalement un dernier recours quand toutes les options (légales) ont été appliqués, sans succès. Chez Duke, le coût de ses contrats varie de quelques millions de dollars à l’équivalent du PIB de la République de Guinée-Bissau. Comme Black Jack d’Osamu Tezuka.

Les connaissances de Duke en matière d’armements sont étonnantes. Il ne tergiverse jamais sur le choix et la fabrication du fusil pour éliminer sa cible. Que ce soit à un kilomètre d’un habitacle d’avion pour abattre un terroriste ou lors du concert d’un violoniste, il n’échoue à aucun de ses contrats avec un réel talent de telle sorte que personne ne s’aperçoit de sa présence ni de ce qui a pu se produire exactement. Une des raisons de la longévité de Golgo 13 réside dans les thèmes abordés qui touchent à l’actualité depuis les années 1970. Le « terrain de jeu » du baroudeur globe-trotter est si vaste et si fluctuant que ses services seront toujours sollicités : enjeux géopolitiques durant la Guerre Froide, guerre du Viêt Nam, terrorisme international, chute du Mur de Berlin, mécanisme de l’administration Bush, mort de Lady Di, etc. Seule une issue dramatique (mort en mission) pourrait boucler la série. A moins que l’échec dans l’accomplissement d’un contrat oblige Duke à prendre sa retraite… ?

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Ah pardon, le tome 48 me signale que Golgo 13 a déjà raté une fois sa cible (et s’est ensuite tourné vers un moine bouddhiste pour comprendre cet échec) – © Takao SAITO / Shogakukan Inc

Sidération, crainte et fascination

On dit souvent d’un bourreau qu’il est un monstre en exhibant au grand jour les tenants et les aboutissants de sa profession (et avec beaucoup de simplicité™). Un homme déshumanisé, incapable de ressentir de la peine pour le condamné. Si le fait d’humaniser un monstre revient à reconnaître la monstruosité de l’homme, doit-on considérer l’imperturbabilité de Duke face à sa proie comme une monstruosité morale ?

Ce permis de tuer place Duke dans la catégorie du criminel qui élimine sans mobile apparent. Il se fiche de l’identité de sa victime. Tant que le chèque aligne suffisamment de zéros, tout ira pour le mieux. Il est un assassin, un monstre moral qui rompt le pacte social. Avec plusieurs centaines de morts à son actif, Golgo 13 fascine et « normalise » son travail malgré la gravité exceptionnelle de ses actes. En marchant dans la rue, on ne prête pas attention à ce que nous foulons aux pieds. C’est un peu la même chose avec Golgo 13 qui tue en suivant un processus institutionnalisant ce comportement : politique, économique… autant de structures légales qui font appel à lui et par là, légitimise l’acte de tuer.

Bref, l’homme reste un cafard (encore).

Deux pavés dans la mare !

Au premier coup de sourcil, un Best 13 of Golgo 13 ressemble au petit Robert, la couverture rigide en moins. En y regardant de plus près, on se demande si les aventures d’un tueur à gages sans scrupule valent de mettre la main à la poche. Et après une demi-seconde de réflexion, 1330 pages pour un manga à 20 euros s’avèrent être tout simplement incontournables. En dépit de ses aspects tantôt obsolètes (le méchant russe durant la Guerre Froide), tantôt misogynes et machistes (Duke soulève les femmes, au sens propre comme au figuré), Golgo 13 offre néanmoins une hypnose graphique percutante et un suspense haletant à déguster pendant des heures. Plongez dans ce manga et observez religieusement un Duc capable de tuer Duke Freed s’il avait été Golgoth 13 !

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Best 13 of Golgo 13 – Vol. 1 et 2 par Takao SAITÔ. Éditions Glénat. 20.50€

Site de l’au-tueur

Site de Big Comic qui prépublie Golgo 13

Site de l’éditeur japonais

Urasawa Naoki no Manben : Venez y apprendre une technique de séchage badass et express de Tipp-Ex™ !

Un article analysant les adaptations animées et cinématographiques de Golgo 13

Un livre publié aux éditions du Lézard Noir sur la naissance du style gekiga

***

Avis personnel : je mentionne une interview publiée dans les tomes 10 et 11 chez VIZ. Si son contenu s’avère très instructif, la forme m’interroge sur les penchants politiques du mangaka. En effet, l’intervieweur est Kunio Suzuki, un des fondateurs du parti révisionniste et négationniste Issuikai

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4 réflexions sur “GOLGO 13 : "disons juste que… je remplis mes contrats".

    1. 1) L’auteur effectue une simple comparaison au sujet du comportement qu’adopte Duke dans sa façon de travailler – vite et bien – comme un salaryman.

      2) Il n’y a aucun fantasme là-dedans.

      3) C’est tout ce que tu as retenu de l’article ?

      Cordialement

      D’s©

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