Berserk : entre folie et mélancolie

Au-delà des apparences…

Une épée colossale dans sa main droite,  un canon forgé en acier en lieu et place de son bras gauche, Guts tranche son chemin au travers de hordes démoniaques depuis 1989 dans une saga épique tirée à boulets rouges : Berserk.

Manga-phare dans le genre dark-fantasy, cette série puise son inspiration dans différents domaines, notamment le cinéma fantastique des années 1980 (Conan le Barbare, Excalibur de John Boorman), l’heroic-fantasy avec l’interminable Guin Saga ou encore l’intrigue militaire du film La chair et le sang de Paul Verhoeven (1985) dans lequel se reconnaît une partie de l’ambiance de l’arc des faucons (mercenaires, batailles, viols) et où l’acteur Rutger Hauer forme un des principaux modèles du personnage de Guts.

Tout le monde connaît Berserk pour la richesse de son univers, ses personnages charismatiques, la représentation du sexe et son hyper-violence. De mon point de vue, le manga de Kentarô Miura, plus précisément la partie liée à la troupe des faucons (tomes 4 à 13), est une histoire profonde sur la nature de l’homme, l’amitié et l’honneur, le désir de survivre envers et contre tout et le besoin d’amour. Un assemblage complexe et parfaitement illustré par la trinité Guts/Caska/Griffith.

La mélancolie est le propre de l’homme. Un dieu ne peut se l’accaparer ni le comprendre. Cette réflexion sur la recherche d’une conception de la vérité fait oublier tout le reste et forme un état de tristesse et d’inertie relative à un manque à combler. Entre ce qui existe et ce que l’on conçoit par pensée, Guts, Griffith et Caska doivent faire des choix. Radioscopie.

Guts, au fil de l’étymologie

Guts n’a rien d’Aristote. Sa mélancolie se situe dans la colère et la folie. Ce mot est issu du grec mélancholân et renchérit le verbe cholân (avoir la bile, être colérique, être fou). La bile et la colère (cholé) s’apparentent au français puisque cholére signifie aussi bile. Mélancholân suppose une coloration noire (mélan) liée à l’idée de folie. Guts a ce « brin » de folie lui donnant des idées noires pour sortir de n’importe quelle situation, même suicidaire. L’issue de ses actions contient une forme de maladie à la fois épileptique (son corps s’incline aux plus vils gestes de façon répétée et frénétique) et mélancolique (son esprit n’est jamais au repos mais demeure sans solution viable). Doit-on attribuer ce mal à l’âme à une pensée mauvaise qui l’affecte ? Guts perdait son self-control bien avant le Sabbat qui n’a fait que décupler sa bile. Le guerrier garde les yeux continuellement fixés sur ses assaillants et subit l’épreuve d’un temps interminable, stagnant sans réelle ouverture vers l’avenir. Les attaques des monstres et des Apôtres se font généralement par surprise, forçant Guts à faire violence à la nature (tout détruire sans distinction) et négliger un dieu qui, de toute manière, l’a abandonné dès la naissance. Déployant d’incroyables efforts pour atteindre un degré supérieur, Guts cherche des réponses à ce qui est en train de forger sa longue destinée.

Griffith, la griffe salvatrice

Griffith est un être plus réfléchi. Il a le temps d’articuler sa pensée en plein cœur de l’action et est en mesure de pleinement comprendre le destin et la valeur absolue de l’être humain. Cette fracture entre les deux hommes (Guts le bras armé, Griffith le coordinateur) présente un malheur fondamental dans le projet légitime de constater et réparer la vie. Griffith se prive par moments de toute intimité avec la réalité factuelle pour quérir un concept glorieux (l’immortalité) et s’approcher de très près de ce qui pourtant lui échappe pendant un long moment (le morbide chemin menant au château, la Béhérit, la séparation avec Guts). La condition à sa réussite est l’exil de son essence humaine. La finitude de son être déterminé l’écrase dans son désir d’être au-dessus du lot (son séjour en prison). Résoudre l’énigme de l’immortalité n’éveillera qu’épouvante chez ses comparses, l’insensé virant à l’angoisse primaire, donc inférieure à l’ambition qui habite Griffith. Le doute devient croyance qui devient concept qui devient fantasme. Disposer d’un pouvoir et d’une jeunesse éternels au détriment de l’humanité, voilà le fantasme auto-destructeur de Griffith. Son nouveau corps s’accompagne d’une paire d’ailes, un élément qui le distingue des démons rampants. Griffith décodifie toutefois l’aile de la chauve-souris, servant à s’agripper sous des roches abruptes et planer dans de profondes cavernes, pour habiter l’univers et planer au-dessus de tout.

Caska, la perte

Guts est guetté par la folie, associée à de grands élans de révolte, notamment lors de ses combats qui désagrègent sa vie (corps couvert de cicatrices, perte d’un œil et d’un bras) non sans émettre, du fond du gouffre où il s’abîme, un rayon d’espoir qui adhère à une lumière trouble : Caska. Atteinte d’un fort traumatisme post-Sabbat, elle n’a plus ce désir de véritablement vivre. Ses rapports avec Guts ont engendré une progéniture contaminée par Griffith-Femto qui craint la lumière et disparaît (temporairement) peu après l’accouchement, comme pour signifier son rejet à la vie et à son passé. Perdue dans les limbes de sa condition humaine, Caska possède toujours un esprit (notamment maternel) et une idée (vague) du lieu où elle vit et déambule. Hélas, ce n’est chez elle qu’une simple image et non une véritable présence (elle ne reconnaît plus Guts). Au plus fort de sa dépression spirituelle, elle cogite et ne parvient plus à développer un amour pour Guts.

Haine, gloire et horreur ?

Si la mélancolie pourrit l’âme, le mouvement inverse peut exister. La douleur est toujours plus efficace qu’un plaisir pour se remémorer sa condition humaine. La régénération passe par la torture et Guts, Caska et Griffith en ont fait les frais. Mais tous n’ont pas su trouver suffisamment de force en eux pour garder la tête haute dans un champ de désolation physique et spirituelle. Les deux anciens amis possèdent une forme de mélancolie qui n’est ni un péché (l’un choisit sa voie en tout état de cause, l’autre subit), ni une maladie (une folie demeure une affaire individuelle) mais un état d’esprit imposé par le destin…

D’s©

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5 réflexions sur “Berserk : entre folie et mélancolie

  1. Merci pour cette analyse, c’est toujours un plaisir de lire un article intéressant sur Berserk :)

    Je ne savais pas du tout pour Rutger Hauer = inspiration pour Guts.

    La déchéance de Casca est pour moi l’élément le plus cruel du manga. On s’attache à cette femme forte, à cette grande guerrière … qui finalement devient une coquille presque vide, détruite et privée de son enfant, tandis que son bourreau devient un dieu sur terre, comme s’il n’avait rien fait finalement.

    Au final Guts, dans sa rage, ne demande que justice et cherche à faire payer à Griffith son effroyable péché.

    Griffith est vu comme un dieu bienveillant pour avoir vaincu les Kushan, il n’est que lumière, alors qu’il a obtenu son statut en se comportant comme un monstre tandis que Guts, qui est lui sombre, colérique, violent, destructeur, qui est quasiment un monstre, ne cherche en réalité qu’à assouvir une légitime vengeance. Ce sont deux personnages très bien écrits, loin des clichés, qui font la grande force de Berserk avec bien évidemment l’ambiance dark-fantasy sans concession et avec le magnifique trait de Kentaro Miura.

  2. Un propos concis et dense, qui fait remonter bien des souvenirs en mémoire et qui donne encore plus envie de connaître la suite du manga car ce trio malmené, va aboutir à quoi ? Comme dit par Jyuu, Guts veut « faire payer » Griffith ; le chevalier squelette lui a dit que Casca ne voudrait pas forcément la même chose que lui alors leur séparation pourrait perdurer encore… Et pourtant c’est en étant entouré que les personnages avancent, seuls ils se perdent.

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