Interview avec Masato Hisa : l’homme qui redéfinissait les légendes

Sur Nostroblog, lorsqu’on parle de mangas en 2015, un auteur se dégage : Masato Hisa. Découvert en janvier avec Jabberwocky grâce aux éditions Glénat, son talent nous a été confirmé par Area 51, publié par Casterman dès le mois d’avril. Tome après tome, il nous envoute grâce à son univers créatif, son style graphique unique et ses histoires passionnantes. Grâce à Wladimir Labaere, le monsieur manga de Casterman (et star de Twitter), j’ai pu écrire une interview en trois parties pour Masato Hisa, afin d’en savoir plus sur l’homme qui est sans nul doute l’auteur de l’année.

interview masato hisa manga

Présentation de Masato Hisa

En France, on vous a découvert avec Jabberwocky, un manga dans lequel les dinosaures n’auraient pas cessé d’exister et vivraient cachés. Qu’est-ce qui vous a inspiré une telle idée de base ?

Quand j’étais étudiant, je suis allé voir Dinosaure de Disney avec la fille qui est devenue plus tard mon épouse. Moi, j’ai adoré, mais ma petite amie a eu du mal avec le fait que des dinosaures parlent anglais. Elle marquait un point… Cette remarque m’a titillé au point que je me suis mis en tête d’inventer un monde où les dinosaures pourraient parler comme les humains sans que cela ne paraisse étrange. C’est ainsi que plus tard, pour un dôjinshi, j’ai dessiné une histoire située dans le Japon de l’époque d’Edo, où les dinosaures et les humains coexistaient. À la différence de Jabberwocky, il s’agissait d’une réalité parallèle où les dinosaures ne vivaient pas cachés, mais au grand jour, au milieu des humains. Plus tard, lorsque j’ai fait du manga mon métier et qu’il a été question de commencer une nouvelle série, j’ai montré ce récit de ma période amateur à mon responsable éditorial. Il m’a donné deux remarques dans la perspective où cette histoire courte deviendrait une série : les dinosaures devraient vivre cachés, et il faudrait élargir le lieu de l’action au monde entier. C’est ainsi qu’est né Jabberwocky.

masato hisa interview

Peu après, Area 51 a été publié. Dans ce manga cohabitent créatures mythologiques avec celles issues de la littérature fantastique. Comment vous est venue l’idée de créer une ville dans laquelle se mélange un tel bestiaire ?

Plusieurs idées sans aucun lien entre elles me trottaient dans la tête depuis un bon bout de temps. Un premier récit mettant en scène des divinités issues de différents panthéons, un second qui expliquait de manière scientifique l’existence des cryptides (en anglais UMA ou unidentified mysterious animals), un troisième dont le protagoniste avait pour side-kick un pistolet doté de la parole, et un quatrième dont le personnage principal serait tout bonnement une ville à la Sin City. Un jour, je me suis dit que ce ne serait peut-être pas une si mauvaise idée de mélanger tout ça. Pour la ville peuplée de créatures fantastiques, j’ai peut-être été influencé par le comics Top 10, scénarisé par Alan Moore. Quoi qu’il en soit, au départ, je voulais que l’histoire prenne place au Japon. Nous avons quarante-sept départements, donc je pensais faire quelque chose autour d’un quarante-huitième département, mais je ne trouvais pas de titre accrocheur incluant « 48 ». Puis je me suis dit, un peu par hasard, que si l’histoire se passait dans le cinquante-et-unième État des États-Unis, je pourrais tout simplement l’appeler mon manga Area 51, problème réglé !

masato hisa interview france

Aujourd’hui, en marge d’Area 51, vous publiez Jabberwocky 1914. Pouvez-vous nous en dire plus à son sujet ?

C’est le même monde que Jabberwocky, mais on avance dans le temps : de la fin du dix-neuvième siècle, on passe à la Première Guerre mondiale. Les dinosaures vivent toujours cachés, cette fois dans l’ombre de la guerre. Certains d’entre eux manigancent pour l’amplifier, d’autres se battent pour y mettre un terme. C’est dans ce cadre qu’on suit les enfants de Lily Apricot, qui était le personnage principal de Jabberwocky. Ils ont créé l’entreprise « Apricot & Cie », dont les employés sillonnent les différents fronts en Harley-Davidson pour résoudre toutes sortes de problèmes.

En fait, Jabberwocky s’est achevé brutalement, avec la fin de la parution du magazine dans lequel il était prépublié. Ça nous a laissé, à mon responsable éditorial de l’époque et à moi-même, un goût d’inachevé très amer dans la bouche. On a parlé je ne sais combien de fois de reprendre l’histoire là où on avait été obligés de la laisser. Mais reprendre quelque chose qui était, malgré tout, achevé, nous semblait une tâche insurmontable au sens où ça requiert une énergie assez colossale. De plus, je ne trouvais pas d’idée assez satisfaisante pour enclencher cette suite. J’ai donc laissé tout ça en sommeil dans un coin de mon esprit pendant quelque temps, jusqu’au jour où je me suis dit : « Plutôt qu’une suite directe, si j’avançais un peu dans le temps et que je choisissais pour héros les enfants de la protagoniste de la première série ? ». Ça me permettait de commencer une toute nouvelle histoire, et d’offrir aux fans de la précédente des rebondissements plutôt cool. En outre, les Japonais connaissent peu ou mal la Première Guerre mondiale, alors choisir ce cadre-là, c’était également une manière de leur proposer de découvrir quelque chose de nouveau.

Un style graphique hors normes

Ce qui frappe en ouvrant une de vos œuvres, c’est avant tout les dessins. Vous avez un style graphique se basant sur le clair-obscur qui rappelle des artistes américains comme Frank Miller et Mike Mignola. Comment dans un monde du manga, dans lequel la majorité des auteurs apprend en copiant ses aînés, en vient-on à développer un style aussi original que le vôtre ?

Je ne sais pas si, au Japon, tous les mangaka copient leurs aînés, mais pour ma part, il est vrai que, comme vous le dites, mon style s’inspire de celui de Frank Miller. Avant Jabberwocky, j’ai dessiné un manga en deux tomes intitulé Grateful Dead, une histoire de chasse au zombie située en Chine, à Shanghai, à l’époque des concessions. Une fois cette histoire bouclée, mon responsable éditorial m’a conseillé de faire évoluer mon style. Selon lui, mon trait était trop occidentalisé et manquait un peu d’élégance. J’ai alors essayé de m’inspirer des styles des différents auteurs qui avaient du succès au Japon à ce moment-là, mais en vain. Ça ne collait pas, je n’arrivais à rien de satisfaisant. Bref, je me sentais coincé. Juste à ce moment-là, je suis tombé sur l’édition japonaise du comics Sin City, qui avait publiée à l’occasion de la sortie en salles du film tiré de ce même comics. Ça a été un choc. Je me suis dit : « C’est ça ! » Le scénario de Jabberwocky était déjà écrit, j’ai donc attaqué le dessin m’inspirant du graphisme de Sin City et je l’ai montré à mon responsable éditorial. Sa première impression a été que c’était hétéroclite. J’ai donc procédé à quelques réglages afin de trouver un style qui soit vraiment le mien : j’ai adapté mon dessin au format manga, plus petit que le format comics, j’ai rendu mon découpage plus proche de celui du manga, et j’ai inséré çà et là des trames entre le noir et le blanc. Après de nombreux allers-retours entre ma table à dessin et le bureau de mon responsable éditorial, on a fini par tomber d’accord et la prépublication a commencé.

area 51 jabberwocky sin city

Bien que l’influence des comics saute aux yeux, on trouve dans votre manière de dessiner des éléments qui nous font dire : « Tiens, ça c’est japonais. » Un certain dynamisme d’abord, mais aussi une mise en page faisant penser aux mangas de sabre. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’influence du Japon sur votre identité graphique ?

Je serais bien en peine de démêler l’écheveau de toutes les choses qui se sont mélangées en moi pour donner naissance à mon style… Comme beaucoup de mangaka, j’ai grandi en lisant des mangas, dont certains ont dû s imprimer en moi sans que je m’en rende forcément compte. Pour ce qui est du découpage, je pense pouvoir dire que j’ai sans doute été marqué par le dynamisme des planches de Gôseki Kojima, le dessinateur de (entre autres) Lone Wolf and Cub, et par la technicité de de Shôtarô Ishinomori. Je pense en particulier aux doubles pages de Gôseki Kojima dont toute la moitié supérieure est une seule case qui court sur les deux pages, ou aux planches de Shôtarô Ishinomori composées de très nombreuses cases tout en verticalité, qui créent une tension très palpable. Après, on quitte le Japon, mais je suis également marqué par l’efficacité du travail de caméra dans le western spaghetti (au Japon, on appelle ça le « western macaroni »), notamment l’alternance de plans très rapprochés et de plans larges.

Plus qu’une volonté de casser les normes esthétiques du manga, doit-on percevoir chez vous un souhait de dessiner de la façon qui vous plaît ?

Ce n’est pas vraiment que je dessine de la façon qui me plaît, mais plutôt que, n’étant pas quelqu’un de particulièrement habile, je ne suis capable de dessiner que de cette façon. Mon idéal serait d’avoir un trait à la fois plus réaliste et d’une plus grande finesse… Mais c’est hors de ma portée, je pense, donc je fais ce que je peux !

Pouvez-vous nous détailler les étapes nécessaires à la réalisation d’une planche ?

Je commence par un croquis tout ce qu’il y a de plus classique. Une fois qu’il est achevé, je passe aux détails que j’ai omis et aux parties que j’ai laissées vides. Puis vient l’encrage. Là, je réfléchis à la manière de rendre la planche la plus efficace possible : quelles zones couvrir de noir, lesquelles passer en blanc, lesquelles je laisse dessinées telles quelles, au trait. Même si je détermine le découpage de mes planches dès le stade du croquis (car j’ai horreur de corriger un dessin, c’est vraiment trop pénible), vous voyez donc que quand je commence à dessiner, je ne sais pas trop à quoi va ressembler la planche finale.

jabberwocky interview

Le conteur d’histoires

Que ce soit dans Jabberwocky ou Area 51, la trame principale avance par le biais d’un enchaînement d’histoires courtes. Vous semblez avoir un attrait pour ce genre de nouvelles, alors peut-on vous définir comme un conteur d’histoires ?

Ma première série, Grateful Dead, était construite sur le schéma d’une histoire close par chapitre, même si tous les chapitres mis bout à bout constituent un « tout » narratif. Je crois que dès lors, mon corps s’est comme accoutumé à ce rythme. J’ai pris le pli, disons. Et surtout, je n’aime pas particulièrement échafauder des plans à très long terme pour mes histoires. Je pense donc que j’aurais probablement du mal à m’affranchir de ma façon de faire actuelle pour faire de mon récit un faisceau de lignes qui vont toutes dans la même direction, qui s’acheminent toutes vers un seul « feu d’artifice final » en guise de dénouement.

En fait, ce n’est là que mon avis strictement personnel, mais je considère qu’un récit découpé en chapitres ayant chacun une fin de bonne facture donne au lecteur une impression plus forte d’évolution, de mouvement et de dynamisme. Et ce même si, en fin de compte, le contenu d’un chapitre ou d’autre n’a pas spécialement fait progresser l’intrigue de fond. Tout ça pour dire que le format du chapitre auto-conclusif inscrit dans une trame générale bien définie est sans doute ce qui me convient le mieux. Parfois, je me dis que je n’ai pas choisi la facilité, car trouver une idée du tonnerre tous les mois pour créer un chapitre de ce type, c’est vraiment pas de la tarte.

Du fait de la segmentation de vos récits, on peut déduire que vous écrivez au gré de vos envies. Est-ce le cas, ou suivez-vous un plan précis, avec des scènes clés en tête ?

Je ne commence jamais à dessiner un chapitre avant d’avoir écrit son déroulement complet, qui se construit autour de scènes clés (ces scènes, je leur dédie la plupart du temps une double page). Lorsque que j’ai les scènes clés en tête, je travaille sur les parties qui précèdent et celles qui suivent. Par exemple, si pour un chapitre, j’ai deux scènes, A et B, je réfléchis d’abord à ce qui se passe avant et après A. Si je bloque, je travaille sur ce qui se passe avant et après B. Si je vois que je n’avance plus, je reviens à A, et ainsi de suite. C’est comme ça que le scénario de mes chapitres se construit, petit à petit. Arrive alors un moment où, sans que je m’en sois rendu compte, les scènes A et B se sont rejointes. Comme quand deux enfants, à la plage, creusent un tunnel sous un château de sable, chacun commençant d’un côté, jusqu’à ce que leurs doigts se rencontrent à mi-chemin. Chez moi, cette réunion se fait chaque fois très naturellement, ce qui me surprend toujours car le processus préalable d’allers et retours est extrêmement laborieux.

Dans vos mangas, on trouve des dinosaures, des dieux (qu’ils soient grecs ou japonais), des créatures issues de la littérature fantastique ou du cinéma populaire et cetera. De quelle manière arrivez-vous à mélanger ces cultures afin des créer des univers qui semblent cohérents ?

Moi aussi, j’aimerais bien savoir comment je fais ! Chaque fois que je relis mes histoires après leur publication, je me demande comment les idées me sont venues. Si j’arrivais à identifier clairement ce processus, ça me faciliterait drôlement la tâche pour mes récits à venir.

Concrètement, comme mes histoires intègrent des éléments très variés, je me dois d’être particulièrement vigilant. Je veille donc à ce qu’il n’y en ait pas trop, car l’indigestion est vite arrivée. Ensuite, il faut que la structure narrative de chaque chapitre tienne debout même si on enlève ces éléments issus de plusieurs cultures. La question que je me pose, c’est : « Même sans ces éléments, le noyau de mon récit est-il clair et solide ? » En fait, je crois que c’est parce que je veille à cette cohérence du squelette de mes récits que je peux me permettre d’y mélanger joyeusement toutes sortes de références.

area 51 masato hisa interview

De Lily Apricot à McCoy, on peut dire que vous avez un don pour créer des héroïnes fortes, sexy, mais aussi casse-cous. D’où vous vient le goût de mettre en scène des femmes fatales ?

Chaque fois que je crée un récit, c’est ce genre de personnage qui s’impose. Est-ce à dire que j’ai un goût exclusif pour les femmes fortes ? Je ne pense pas. Un goût prononcé, indubitablement. Mais j’aime toutes les femmes, des plus craintives aux plus fortes, et quelle que soit la taille de leur poitrine. Je crois simplement qu’au Japon, dès lors qu’on entreprend de concevoir un récit hard-boiled ou noir, on en vient naturellement à choisir une femme ou un enfant pour personnage principal.

Qu’on picore vos histoires ou qu’on les lise d’une traite, on en ressort divertis, on en prend plein la vue. Vous fixez-vous un objectif (de sentiment ou de sensation) à transmettre à vos lecteurs ?

Je pense bien entendu avant tout à mes lecteurs quand je dessine. On me parle souvent de mon style graphique, mais ce à quoi j’attache personnellement le plus d’importance, c’est l’histoire. Avant de faire quoi que ce soit, je m’assure systématiquement que les fondations de mon récit sont saines, afin que le plaisir de lecture soit là jusqu’à la fin. Puis je saupoudre des petites idées et je fignole des détails en apparence très mineurs, le tout avec l’objectif que les lecteurs ne s’ennuient pas une seconde même lorsqu’ils reliront mes histoires. Quand je parle des lecteurs, je ne m’imagine pas une entité à la forme vague et aux contours flous. Il est plus simple de dessiner en pensant à une personne en particulier. Avant, cette personne qui jouait le rôle de lecteur dans ma tête, c’était moi. Désormais, c’est ma femme.

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