Les Trois Grognards : Vis ma grogne de soudard !

La librairie Ty Bull – Tome 2 à Rennes a organisé ce vendredi une soirée à l’occasion du lancement d’une nouvelle série intitulée Les Trois Grognards (Casterman). Le dessinateur Fred Salsedo (Ratafia, Nous ne serons jamais des héros, etc.) et le scénariste Régis Hautière (La guerre des Lulus, Aquablue, etc.) ont fait le déplacement pour présenter le premier album. Entretien entre une coupe de champagne et une assiette de cochonnailles.

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© CASTERMAN/Frédérik Salsedo/Régis Hautière

L’histoire prend place en 1805, période où débute l’expansion de l’empire napoléonien. Honoré Dimanche, un ancien officier de l’armée insurrectionnelle de Toussaint Louverture, parvient à s’échapper de sa cellule de Fort de Joux (Doubs), là même où le général haïtien mourut 3 ans plus tôt. Rapidement capturé, Honoré est emmené à Paris et présenté à un énigmatique personnage qui lui propose un marché : accepter une mission périlleuse pour reconquérir sa liberté et repartir à Saint-Domingue. Notre briscard accepte la proposition et réintègre l’armée napoléonienne pour accomplir cette tâche. Son caractère taciturne ne suffit pas à gommer sa couleur de peau qui attire rapidement l’attention et les quolibets de plusieurs soldats dont le fourbe Caron ou encore l’imposant et « one piecien » Kémeneur. Parallèlement, d’autres recrues essayent de sympathiser avec lui comme le frêle Félicien Pépinet, un idéaliste sincère et quelque peu maladroit.

Nous voici donc avec Grognard grognon, Grognard gringalet et Grognard guerrier qui vont nous emmener sur les routes menant aux champs de bataille avec une bonne dose d’action et d’humour pendant qu’à Paris s’ourdit une conspiration…

Comment est née cette histoire ?

Régis Hautière : Au départ, il y a l’envie commune de travailler ensemble. A partir de là, en règle générale, quand je travaille avec un dessinateur, je n’arrive pas avec une histoire toute faite. Je commence donc par lui demander sur quoi il voudrait travailler et puis je vais m’imprégner de ses envies qui peuvent être toutes simples comme le choix d’une époque ou d’un décor. J’ai également demandé à Fred dans quel registre il voulait faire cette nouvelle série, étant donné qu’il a une palette graphique assez large qui diffère d’une série à l’autre. On s’est ensuite mis d’accord pour partir plutôt sur une sorte d’aventure qui mélangerait de l’humour et de l’espionnage, le tout sur un fond historique.

Et vous vous êtes donc tournés vers l’époque du 1er Empire.

R.H. : J’étais d’abord parti sur la période révolutionnaire que je trouvais moins traitée en bande dessinée tandis que Fred était plus intéressé par le Moyen-âge, que je trouve suffisamment utilisé, notamment dans le récit historique et l’héroic-fantasy. Au final, on a glissé sur la période napoléonienne et je me suis rendu compte que si cette partie de l’Histoire est très connue, c’était surtout dans ses grandes lignes avec le nom de Napoléon et quelques batailles célèbres comme Austerlitz, Waterloo et la Bérézina. Par ailleurs, c’est une période qui a été beaucoup traitée dans la bande dessinée historique mais de façon très réaliste d’un point de vue didactique sur un personnage ou un évènement particulier, soit dans le genre de la fiction tout en respectant le support historique. Il y a relativement peu de séries humoristiques et je me suis dit que ça pourrait être intéressant de faire quelque chose d’un peu décalé sur la période napoléonienne. Par ailleurs, on a choisi de faire la série en se basant sur le point de vue des grognards et non celui de Napoléon ou des généraux et maréchaux d’empire.

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© CASTERMAN/Frédérik Salsedo/Régis Hautière

Comment s’est fait le choix du protagoniste en la personne d’Honoré ?

Fred Salsedo : Alors que le projet était encore balbutiant, j’avais balancé plein de croquis de gueules en uniformes dont quelques noirs. Il y en a un qui a tout de suite plu à Régis qui a commencé à faire des recherches sur la période haïtienne.

R.H. : Quand je démarre sur un personnage, je demande souvent au dessinateur de jeter sur le papier des esquisses définies à l’avance par l’histoire que j’ai monté, notamment au niveau des protagonistes, et d’autres imaginées. Ici, c’est Fred qui a commencé les recherches avant que le synopsis ne soit écrit en m’envoyant tout un tas de croquis qui m’ont inspiré. Parmi les gueules piochées, il y avait effectivement celle qui a servi à réaliser Honoré et que j’ai trouvé intéressante : « Tiens oui, un noir dans l’armée napoléonienne, c’est original ! Mais est-ce qu’on peut le justifier ? ». J’ai donc commencé à me documenter sur la révolution haïtienne avec Toussaint Louverture et le grand père d’Alexandre Dumas. A partir de là, on a pu constituer un background sur Honoré.

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© CASTERMAN/Frédérik Salsedo/Régis Hautière

Qu’en est-il des personnages de Kémeneur et Félicien ?

R.H. : Je voulais que les trois protagonistes offrent des points de vue différents sur la guerre. Ils sont dans la même armée mais pour des raisons complètement différentes. Honoré a été forcé d’y retourner en concluant un pacte alors qu’il avait rejeté l’armée parce qu’il se rend compte que les idéaux de la Révolution française, comme la devise « Liberté, Égalité et Fraternité », ne correspondent pas à la réalité. Il a une vision très dure de la guerre avec un côté blasé. Kémeneur est le breton « badass » du groupe et le seul à n’être jamais appelé par son prénom qui est Denez. Je voulais un personnage massif, une sorte d’Obélix mais avec un côté beaucoup plus méchant et brute épaisse, un personnage plus abruti que naïf. Il connaît lui aussi le milieu de la guerre puisqu’il a combattu dans l’armée chouanne du général Cadoudal avant d’intégrer l’armée de la République puis celle de Napoléon. Il n’a aucune conviction ni morale et se battre est la seule chose qui l’intéresse et qu’il sache proprement faire. L’armée est donc un bon moyen pour taper sur la tronche des autres en toute liberté. Enfin, Félicien a une vision très romantique et idéaliste de la guerre. Il veut prouver sa valeur au combat et revenir en héros dans son village, couvert de médailles, comme dans les romans de chevalerie. Et le voilà donc qui part au combat, la fleur au fusil.

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© CASTERMAN/Frédérik Salsedo/Régis Hautière

Le tome 2 accentuera un peu plus cette distinction des points de vue avec une histoire qui tournera principalement autour de la bataille d’Ulm qui est le prélude à la celle d’Austerlitz.

En résumé, on a quelque part le Bon (Félicien), la Brute (Kémeneur) et le « Truand » (Honoré)

R.H. : Il y a un peu de ça. (rires)

On a beau être dans un récit qui mise sur l’humour, cela n’a pas empêché de constater qu’il y a eu un gros travail documentaire, iconographique et linguistique avec des termes comme emmouscailler (chercher les ennuis) ou poniffe (prostituée).

R.H. : Quand je fais une bande dessinée qui se déroule dans un contexte historique particulier, je tente de rendre l’atmosphère crédible. Mon propos n’est pas de raconter l’histoire avec un grand H mais de retranscrire tant que faire se peut la vie quotidienne de l’époque qui passe aussi par le langage. Je me suis pas mal documenté afin d’éviter au maximum les anachronismes linguistiques. J’avais envie d’employer des mots qui sortent du registre littéraire qu’on a souvent dans les bande dessinées historiques où les personnages parlent comme dans des manuels scolaires avec un langage très châtié. Il a fallu donc retrouver un argot utilisé par les grognards et différents du nôtre qui est né vers la fin du XIXe siècle. Il nous est resté quelques traces qu’on retrouve notamment sur un dictionnaire d’argot en ligne. La plupart déniché sont peu connus et il fallait donc éviter d’en mettre trop pour ne pas perdre le lecteur. L’idée était donc d’en glisser quelques-uns dans des phrases qui sont structurées de telle façon que, même si on ne comprend pas le mot, le sens général reste lisible.

F.S. : Un autre exemple : dans le tome 2, lorsque Kémeneur enlève ses chaussures, le mot paturon est employé à la place de pied.

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© CASTERMAN/Frédérik Salsedo/Régis Hautière

En début d’album, vous rendez hommage aux Tuniques Bleues.

R.H. : Quand on a commencé à réfléchir au projet, il y a eu cette idée de contexte napoléonien avec ce mélange d’humour et d’aventure et la série que j’avais en tête comme référence était Les Tuniques Bleues qui parle de la guerre de Sécession avec un ton humoristique. Quand on a présenté le projet à l’éditeur, on l’a montré comme les « Tuniques Bleues-Blanc-Rouge ». Dans les deux cas, il s’agit de présenter des évènements historiques du point de vue des soldats et non des autorités politiques et militaires.

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Ex-libris de Willy Lambil, encre de Chine et aquarelle / Lambil-Cauvin et Salvérius – © Dupuis, 2016

C’est encore plus frappant lorsque l’on compare les personnages des deux séries : Blutch et Honoré sont réfractaires à l’armée tandis que Félicien et Chesterfield, en plus d’être roux, aspirent à devenir des héros.

R.H. : Tiens oui, ils sont roux (rires). Chesterfield est un mélange d’Honoré et de Félicien avec son côté militaire de longue carrière et un peu idéaliste en cherchant à être couvert de gloire.

Comment a travaillé Greg Salsedo (frère de Fred NDLR) au niveau des couleurs ? 

F.S. : La technique utilisée pour la couleur passe par Photoshop. Quand je fais ma planche, j’utilise un lavis d’encre de Chine. Je scanne ensuite le tout sur lequel Greg vient glisser des aplats via Photoshop. Ça permet de garder la texture de mon travail tandis que les teintes par ordinateur réchauffent le tout.

La mise en page propose à deux reprises une mise en abyme du pouvoir écorné en arrière-plan durant deux séquences-clefs : la proposition faite par un mystérieux personnage à Honoré en début d’ouvrage et celle en fin de tome sur le moyen de pression exercé par ce même individu.

R.H. : C’est une référence à Quick&Flupke (série créée par Hergé NDLR) avec les deux gamins qui rient du malheur des autres et aiment provoquer l’autorité publique (l’agent 15 chez Hergé NDLR). L’idée est venue dans la réalisation de la première scène : quand j’ai découpé la scène de conversation entre l’homme mystérieux et Honoré, je savais qu’il y aurait beaucoup de dialogues. Comme c’est un personnage dont on ignore l’identité, je me suis dit qu’une mise en scène répétitive en champs et contre-champs allait être pénible. On est donc parti sur l’extérieur et on a imaginé une petite histoire. Fred a tout traité sur un même plan comme si on avait posé une caméra qui filme un plan-séquence, à la façon d’un film muet. Dans la seconde histoire, il y a des changements de champs et de cadrages car on avait moins de place et on voulait accentuer le dialogue des deux personnages de la scène par leur présence.

F.S. : Et puis je ne voulais pas faire le systématisme de ce parti pris.

R.H. : Mais comme ça nous a bien amusé ainsi que l’éditeur, on a décidé de le réutiliser dans le tome 2 où ils sont aperçus à Strasbourg dans des costumes alsaciens.

Peut-on avoir un indice quant à l’identité du mystérieux personnage aperçu au début et à la fin de l’album ?

R.H. : Si on est féru d’Histoire, on peut éventuellement deviner son identité dans le tome 2 lorsqu’il est à Strasbourg lors de la campagne d’Autriche. C’est un personnage historique qui mangeait un peu à tous les râteliers à partir de la Révolution, aimait beaucoup l’argent et servait d’abord ses intérêts avant ceux du pays.

Combien de tomes sont prévus ?

R.H. : On s’est engagé avec l’éditeur sur 3 tomes car c’est un nombre qui permet d’installer la série. Comme il s’agit d’histoires calquées sur la chronologie des conquêtes napoléoniennes, on pourra lire les albums indépendamment les uns des autres. Ce premier volume est une introduction générale des personnages et du contexte historique. Tant qu’on s’amuse à faire cette série, on continuera à condition que le public soit au rendez-vous. S’il l’est, on peut faire 10-12 tomes… 88 tomes peut-être ? (rires)

Les Trois Grognards 1 – L’Armée de la lune, Casterman, 56 pages, 14,95 €

Un très grand merci à Xavier et Fred’ de la librairie Ty Bull – Tome 2 pour nous avoir permis cet entretien ainsi qu’aux auteurs !

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