Interview de Keisuke Yoshida, réalisateur de Himeanole et Silver Spoon

Lors du festival Kinotayo, un film a été très apprécié du public : HIMEANOLE de Keisuke Yoshida. Cette intrigue, tant drama comique que thriller, a aussi bien faire rire l’audience qu’elle l’a captivée. Nous avons interviewé le réalisateur.

Nostroblog : HIMEANOLE est l’adaptation d’un manga de Minoru Furuya. Vous avez également réalisé l’adaptation de Silver Spoon au cinéma, une œuvre qui est assez connue en France. Quel est votre lien avec les mangas ?

Keisuke Yoshida : J’aime beaucoup les mangas, mais depuis que j’ai débuté en tant que réalisateur, j’ai plutôt écrit des scénarios originaux. J’ai reçu cependant beaucoup de propositions d’adaptations de manga. Dans ce cas, il faut que le manga me plaise et que je puisse respecter le mangaka. J’adore et j’admire Furuya et Arakawa. C’est pour ça que j’ai adapté ces deux mangas au cinéma. Moi-même, je dessine très très mal, mais je rêve de devenir mangaka.

À ce sujet, comment en êtes-vous venus à travailler sur HIMEANOLE en particulier, comment avez-vous choisi ce manga ?

Oui, comme je vous l’ai dit, j’admire Monsieur Furuya. Avant même de devenir réalisateur, je rêvais d’adapter un de ses mangas au cinéma. Et avant HIMEANOLE, seul son manga HIMIZU a été adapté au cinéma (par Sion Sono, ndlr). Furuya est réputé pour ne pas donner d’autorisation d’adaptation de ses mangas au cinéma. Apparemment, la sortie d’HIMIZU a été facilitée par le fait que Furuya connaissait quelqu’un de l’équipe du film. Du coup, je pensais que c’était impossible d’obtenir son autorisation. Mais je lui ai quand même demandé, en pensant que ça n’aboutirait pas. L’éditeur qui s’occupait de Furuya aimait beaucoup mes films ! C’est comme ça que j’ai eu son autorisation.

En France, le manga HIMEANOLE n’a pas été traduit. Quel est le contenu du manga ? Avez-vous beaucoup changé la structure du récit ?

Dans le film, on voit un peu le rapport en Okada et Morita. Ils se croisent, notamment au bar où travaille la serveuse qui devient un personnage important. Dans le manga, Okada, Morita, Endo, et la serveuse ne se rencontrent qu’au début, c’est la seule scène où ils se croisent. Aussi, dans le manga, Morita est un serial killer inné. Dès sa naissance, tuer des gens lui procure du plaisir. On voit certes un peu sa tristesse, mais dans le film, ce n’est pas tout à fait la même chose, on voit comment un monstre nait. On voit aussi qu’on aurait pu arrêter cette naissance. Je voulais décrire un Japon dans lequel on ferme les yeux sur certaines choses, sur les faits divers, la brimade… J’ai complètement changé de thème.

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D’ailleurs, en restant sur cette idée de cacher des choses, sans dévoiler trop d’informations à nos lecteurs sur le film, certains personnages ont été victimes d’ijimé. Est-ce que c’était important pour vous d’aborder ce thème sur grand écran ?

Dans le manga, il y avait déjà cet élément de brimade, mais ça n’a pas été très développé. Dans le film, oui, j’aborde beaucoup ce sujet-là, c’est un problème important, surtout au Japon. En fait, l’école est une petite communauté, si on est brimé, c’est un enfer pour l’enfant. Il y a beaucoup de suicide, et de meurtres aussi, qui sont causés par la brimade au Japon. Je me dis que s’il y a une personne qui peut aider une victime, qui peut l’écouter, ça suffirait peut-être pour sauver cette personne. Mais il nous manque tous ce courage, et on ferme souvent les yeux sur ce qu’il se passe. Moi-même, j’ai été à la fois bourreau et victime. J’ai aussi fermé les yeux à un moment donné sur les brimades des autres. Mais si on ne change pas, ça va rester comme ça et on entendra encore des nouvelles sur des suicides des enfants, ce genre de choses… Je me suis dit qu’en voyant ce film, peut-être, des spectateurs qui sont victimes ou bourreaux pourraient réfléchir à cela.

Comment pouvez-vous expliquer le fait que vous ayez pu être à la fois bourreau et victime d’ijimé ?

Je suis devenu bourreau de ceux qui étaient mes bourreaux. C’est un cercle vicieux.

Pour aborder un autre thème du film, c’est assez impressionnant de constater que votre film est aussi efficace dans des scènes tout-à-fait légères, mais également dans le thriller, la tension. Comment avez-vous abordé ce défi d’allier les deux ?

Je pense que les Japonais manque d’une conscience du danger. On a tendance à rire beaucoup sans vraiment avoir conscience du danger qui est juste derrière nous. Je voulais montrer cela en proposant à la fois un côté comédie et un côté thriller. Le titre et le générique du film apparaissent au bout de 40 minutes, et à partir de ce moment-là, on ne peut plus revenir en arrière. C’est déjà trop tard. Il y avait déjà des dangers avant d’arriver là. Mais les Japonais ont tendance à prendre conscience des choses quand c’est trop tard.

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Est-ce que vous avez l’intention de mettre ce double-effet, humour et violence, dans vos projets futurs ?

J’ai souvent traité de la cohabitation de tragédie et de comédie comme thème, dans mes films même précédents, mais dans HIMEANOLE, j’ai peut-être amplifié cette opposition. J’espère toujours mettre ces deux côtés-là dans mes films.

Concernant les acteurs, Go Morita a une vraie « gueule » : même s’il vient d’un groupe d’idol, dans le film, il a un regard inquiétant, il est abimé, on le sent. Hamada lui par contre est rond, très sympathique. Ils correspondent très bien aux rôles. Est-ce que ces acteurs sont apparus comme une évidence lors du casting, est-ce qu’il fallait que ce soient eux ?

En ce qui concerne Gaku Hamada, qui joue Okada, c’est un acteur qui est excellent dans ce genre de registre, plutôt un puceau sympathique, je pouvais lui faire confiance totale. Concernant Morita, c’est effectivement un chanteur vedette, il est donc très photogénique. C’est un beau gosse qui passe très bien à la caméra. Je percevais son côté un petit peu sombre, obscur, que je voulais accentuer dans ce film, je lui ai demandé de faire attention à son regard, à sa posture, et je lui demandais souvent de laisser demi-ouverte sa bouche lorsqu’il ne parlait pas. Je voulais qu’il ressemble à des personnages que j’ai croisé dans les rues, que j’ai trouvé un peu louches.

A propos de ces deux acteurs, pourquoi avoir choisi de les conserver pour les scènes qui se passent au lycée ?

Dans les scènes de meurtre de Morita, il était vraiment à fond, et il faisait même pleurer des actrices qui jouaient des victimes. C’étaient des scènes très très violentes et très dures. Je voulais surtout que Morita puisse sentir l’humiliation du personnage, en jouant le rôle du lycéen Morita. Il y a par exemple des scènes où on lui tire dessus, avec un faux pistolet bien sûr, mais ça lui faisait mal – c’étaient des billes quand même. J’aurais pu choisir une autre fausse arme pour que ça fasse moins mal, mais je voulais qu’il ressente cette peine même physique, pour qu’il puisse comprendre que cette peine ou cette humiliation transforme le personnage. Bien sûr, ils étaient trop âgés pour jouer des lycéens ! Mais c’est vraiment pour qu’ils puissent sentir la transformation du personnage.

Les scènes lycéennes ont alors été tournées avant, dans cette démarche ?

Non, au milieu du tournage en fait.

Une scène a particulièrement fait rire toute la salle, quand les quatre personnages sortent ensemble boire un verre dans un bar, et où un personnage secondaire, Ai, entame une tirade comique qui met totalement mal à l’aise les personnages masculins. Comment s’appelle cette actrice et comment l’avez-vous choisie ?

J’ai oublié le nom de l’actrice ! (rires)

Je l’ai choisie suite à un casting, et il faut absolument que vous voyez le manga, parce qu’elle ressemble vraiment au personnage du manga, qui intervient aussi dans cette scène d’un bar Izakaya. Il y a des détails qui changent, mais je voulais vraiment épater le public pour avoir trouvé l’actrice qui correspond vraiment au personnage !

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Pour en venir à un point plus technique, un réalisateur du festival nous a fait part de ses difficultés à trouver des financements. Comment se finance une adaptation de manga telle que HIMEANOLE ? Est-ce que c’est une commande ? Comment on acquiert les droits ?

J’ai monté ce projet avec un ami producteur. On s’est dit qu’on aimerait bien adapter HIMEANOLE au cinéma. C’est lui qui a demandé l’autorisation, qu’on a obtenue, avant de proposer le projet à une société de production. C’est la même équipe que SENKAKU, un de mes films précédents : une équipe de Nikkatsu, un grand studio. Ils étaient d’accord pour partir dans cette aventure. En ce qui concerne le financement, il fallait surtout investir dans le casting. Dès qu’on a eu l’accord de Go Morita, ça a été assez facile, mais ce qui était assez difficile c’était de faire le casting.

Comment oyez-vous l’évolution de votre profession de réalisateur au Japon dans le futur ?

Pour être honnête, je me considère comme plutôt chanceux, puisque j’ai débuté il y a 10 ans, et au bout de 2 ou 3 ans il y a eu une grosse crise économique. Beaucoup de sociétés de production ont fait faillite. À présent, beaucoup de réalisateurs tournent des films à petits budgets et ils ont du mal à passer aux films à gros budgets. Alors que moi, je crois que j’ai plutôt réussi ce passage, même si je réalise des films à budget plutôt moyen, mais il y a de plus en plus de jeunes réalisateurs qui ont moins de 30 ans, qui font des films à très très petit budget et des films indépendants mais qui restent inconnus. Donc je pense que j’ai beaucoup de chance, mais effectivement, il y a beaucoup de risque à travailleur dans ce milieu cinématographique japonais.

Nous vous remercions pour cette interview !

Merci à vous, j’ai apprécié cet entretien !

Interview réalisée par Dear Noctis et Raismith.
Nous remercions Keisuke Yoshida ainsi que son interprête, Megumi Kobayashi.

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