Ghost in the shell de Rupert Sanders : la machine est vide

Après l’excellent article général de Raismith sur les rapports entre mangas et cinéma, le Nostroblog vous propose un cas particulier avec Ghost in the shell, sorti ce mercredi 29 mars au cinéma. S’agit-il d’une adaptation servile du manga ou les scénaristes ont-ils su s’approprier le matériau ? S’agit-il d’une adaptation du dessin animé plus que du manga, comme le craignait Meloku ? Et surtout, s’agit-il d’un bon film ? Toutes les réponses sont dans cet article.

Mira, jeune réfugiée morte suite à un attentat terroriste, voit son cerveau transféré dans un corps entièrement cybernétique. Entraînée, elle devient le major d’une section d’élite spécialisée dans les cyber-crimes. L’assassinat de dignitaires par des robots geishas piratés la mène sur la piste du mystérieux hacker Kuze.

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Un drôle de projet

Quel drôle d’idée que d’adapter Ghost in the shell au cinéma, vingt-six ans après la parution du manga et vingt-deux après le film de Mamoruh Oshii ! On peut déjà s’amuser du fait que James Cameron ait eu vingt ans d’avance sur Hollywood, lui qui a défendu l’original à sa sortie, et tenté pendant des années de réaliser Gunnm avant de passer la main à Robert Rodriguez.

Au-delà de l’actualité pas forcément évidente du titre se pose la question du matériel d’origine. Qui dit science-fiction dit moyens financiers et donc film d’action. Or, si le dessin animé en comportait bien, il était tout autant sinon plus un film d’auteur métaphysique, dont la réflexion sur l’âme, le corps et le devenir cyber de l’humanité était tout aussi fascinante que particulièrement japonaise.

On se doutait donc qu’une adaptation serait nécessaire, et très honnêtement cela n’aurait pas été scandaleux. Le film de Mamoru Oshii est en effet une appropriation du manga de Masamune Shirow, et les personnages ont su trouver une autre vie dans le Stand Alone Complex de Kenji Kamiyama, formidable série d’espionnage intelligent.

Si l’idée de voir un film où le major ne s’appellerait pas Kusanagi et serait joué par une actrice blanche (même si soyons honnête, le look de Scarlett Johansson est assez proche de l’original) peut légitimement faire grincer les dents, on peut tout à fait accepter qu’il existe une autre vision de l’œuvre. Tout le problème est qu’il faut en avoir une et je ne suis pas sûr que ce soit le cas de Rupert Sanders.

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Ghost in the shell : Independent / Hollywood complex

Tout au long de la vision du film, on sent l’auteur tiraillé entre plusieurs pulsions :

La fidélité au film original : le film reprend plusieurs scènes clés de Ghost in the shell et d’Innocence quasiment au plan près. L’hommage y est presque touchant mais montre la distance entre un maître et le réalisateur de Blanche neige et le chasseur. La ville d’Oshii est très légèrement futuriste ? Sanders va mettre des hologrammes de cybergeishas immondes partout. Kusanagi est super badass quand elle tire sur les terroristes ? Pourquoi ne pas rajouter des ralentis et des wall-jumps pour que ce soit encore plus classe ? La palette chromatique d’Oshii est volontairement réduite ? Pourquoi ne pas rajouter des couleurs fluos qui pètent ?

Le film d’action hollywoodien : comme vous l’avez compris en lisant le pitch ci-dessus, l’histoire de Ghost in the shell n’est pas vraiment celle à laquelle on s’attend. Si le script d’Oshii est volontairement opaque, laissant des interstices qui ne demandent qu’à être comblés par le spectateur, celui du film de Sanders est du genre à bien vous mâcher le travail. Loin de la complexité du puppet master, Kuze n’est qu’un être en quête de vengeance, un fantôme du passé du major. Par ailleurs, Scarlett Johansson oblige, on retrouve presque telle quelle la scène d’Iron Man 2 où elle affronte plusieurs gardes à main nue.

Le film d’action hollywoodien, mais réalisé par Oshii : c’est peut-être la facette la plus paradoxale de ce film. Pour ne pas créer de rupture de tonalité entre les scènes reprises du dessin animé de 1995 et les passages obligés hollywoodien, Sanders se croit obliger de pasticher le style d’Oshii. La direction d’acteur est très spéciale, hésitant entre jeu classique et raideur. Sanders n’ose pas aller aussi loin qu’Oshii qui dans Avalon avait gommé numériquement toute trace d’émotion. Résultat, on a simplement l’impression de voir tout le monde jouer mal et marcher bizarrement, à part peut-être Takeshi Kitano complètement détaché de tout, comme jouant dans un autre film, même pas dans la même langue.
Pire encore, Sanders se croit obligé de rajouter des scènes de dialogue pseudo-intellectuelles qui sonnent extrêmement creux. Le rôle de Juliette Binoche est aussi important qu’ingrat et on souffre de la voir dire des répliques d’aussi mauvaise qualité.

Ghost in the shell aurait pu être un remake plan par plan du film d’Oshii, ce qui en aurait fait un échec commercial et un effort vain. Il aurait aussi pu être un film d’action futuriste, une nouvelle aventure inédite du major, dans la lignée de Stand Alone complex.
Son grand échec est de ne pas avoir choisi, d’avoir voulu la Scarlett Johansson de Lucy et d’Under the skin en même temps. Le film semble vouloir flatter le fan en reprenant des séquences à l’identique avant de le gifler par des changements profonds de sens (ce que faisait le major avant de rentrer à la section 9 risque de trop vous choquer et décevoir).

Pire qu’un film opportuniste tel Dragon ball evolution qui n’avait que le nom de commun avec l’œuvre de Toriyama, Ghost in the shell frappe par sa bonne volonté manifeste au service d’un résultat misérable. Sanders a beau multiplier les coups de coude aux fans, en plaçant ici un basset, là un porte clé Avalon, il ne livre qu’un film trop statique pour des spectateurs en quête de blockbuster et trop bête et laid pour les fans d’Oshii.

Un film qui ne contentera personne, à part peut-être Durendal.

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La théorie pour briller auprès de vos amis (attention spoiler)

J’étais assez remonté en sortant du cinéma, essayant de comprendre ce qui avait pu passer par la tête des scénaristes pour créer cette histoire. En y réfléchissant bien, j’ai peut-être une théorie paradoxale, qui peut vous permettre de briller auprès de vos amis influençables, et de leur faire croire que Ghost in the shell est en réalité un objet théorique passionnant, un grand film malade.

Je le répète, je risque de spoiler, encore que je ne sache pas si la bande annonce ne révèle pas déjà tout ce que je vais dire.

Un des grands reproches fait au film est d’avoir blanchi Motoko Kusanagi mais ce blanchiment est, dans une pirouette dialectique qui aurait plu à Hegel, le vrai sujet du film.

Tout d’abord de manière littérale : l’intrigue ne repose plus sur la création d’une intelligence artificielle supérieur, mais sur le transfert de cerveaux japonais (Motoko Kusanagi et Hiro, militants anti-machines, fallait quand même l’inventer) dans des corps blancs (Scarlett Johansson et Michael Pitt). Tout comme les éboueurs manipulés par Kuze / le puppet master, Mira n’est pas elle-même et ses souvenirs ne sont pas les siens. Alors que le manga de Shirow et le film d’Oshii amenaient l’héroïne à faire fusionner son âme avec le cosmos de l’internet, le film de Sanders est une quête d’identité personnelle. Si on était les Cahiers du cinéma, on n’hésiterait pas à en faire une morale comparée du cinéma hollywoodien comme cinéma de l’individu et du cinéma asiatique comme cinéma de l’universel.

Ensuite de manière figurée : cette quête d’identité est aussi celle du film. Tout comme Kusanagi a des rémanences glitchées de sa vraie identité, le film est régulièrement traversé par des scènes du dessin animé d’Oshii, comme pour nous dire que sous le faux Ghost in the shell hollywoodien que nous regardons se cache le vrai qui est l’adaptation de 1995. Le fantôme dans la coquille est alors celui de toute œuvre de fiction étrangère massacrée par Hollywood. Sanders serait alors un petit malin qui aurait volontairement saboté son film pour nous faire prendre conscience de la nécessité de revenir à l’original, tel un fansubber fier d’écrire : « all according to keikaku », keikaku signifiant plan.

Je vous laisse méditer sur cette profonde théorie, qui a pour seul défaut de ne pas rendre le film plus réussi. Volontairement ou involontairement, tout ceci est bien raté dans les grandes largeurs.

Toutes les photos illustrant cet article sont Copyrght Paramount Pictures, 2017, et proviennent du site officiel de Paramount Pictures France.

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3 réflexions sur “Ghost in the shell de Rupert Sanders : la machine est vide

  1. Eh bien, quel constat. Ce n’est pas étonnant remarque. Je pense que le point-clé de ton analyse est le public visé : Hollywood veut ratisser très (trop) large et cherche systématiquement à amoindrir l’intellect de son matériau de base pour foutre de l’action et des effets qui pètent partout. Parce que ça marche. La preuve, même Suicide Squad a été un succès commercial.

    Du coup, par pure curiosité, je le materai quand il passera à la TV où si un ami ramène une copie. On va s’épargner 11€.

  2. J’avais vu la bande-annonce en salles, et je l’avais trouvé très ludique. Le principe consistait apparemment à deviner quelle version de GITS avait été copiée dans chaque plan : ici et là les mêmes angles de vue que le premier film de Mamoru Oshii, là les gynoïdes d’Innocence, là un personnage de GITS SAC 2nd GIG, là le Floating Museum,… Bon, c’est marrant sur la durée d’une bande-annonce, mais sur 1h45 cela doit devenir lassant. Ce sera donc sans moi.

  3. Triste mais prévisible. Après, j’avoue ne pas être insensible à ce genre d’esthétique surchargé (très adaptée à une dystopie Cyberpunk selon moi, qui nous sature cognitivement pour mieux nous interdire de penser). C’est juste dommage de l’avoir mis au service d’un massacre en règle d’une oeuvre culte…

    Ah, et je n’ai pas compris la raison de ce petit taquet envers Durendal mais bon… :p

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