My Lesbian Experience with Loneliness : un peu de fesse et beaucoup de difficultés

Ce mois-ci chez l’éditeur américain Seven Seas a été annoncée la sortie de My Solo Exchange Diary, la suite du manga autobiographique My Lesbian Experience With Loneliness, de Nagata Kabi, chez le même éditeur. En plus d’être une bonne nouvelle, cette publication est aussi un témoin du succès que cette autobiographie remporte parmi le lectorat anglophone (et japonais, bien sûr). Vous avez d’ailleurs probablement déjà vu sa couverture rose à rayures quelque part, et ce manga a déjà remporté plusieurs prix plus ou moins officiels, au Japon et aux États-Unis. Rien d’officiellement annoncé en France pour l’instant, mais c’est un titre que j’attends avec impatience.

Comme le titre l’indique, il s’agit d’une autobiographie touchant à des sujets très intimes dans les détails, c’est donc une œuvre très personnelle. Et pourtant, c’est aussi une œuvre très universelle par sa clarté et son large éventail de thèmes.

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L’édition américaine chez Seven Seas Entertainment

Les jeunes femmes dénudées de la couverture, le titre, la couleur rose prédominante et le format 4 cases ne laissent pas présager que le thème principal de ce manga est en fait la dépression. Nagata Kabi rentre immédiatement dans le vif du sujet en représentant ses cicatrices d’automutilation et sa tâche chauve dès les premières pages : l’autrice choisit de commencer son manga par nous raconter sa maladie, son expérience en ne reculant devant aucun détail. On pourrait dire qu’elle manque peut-être de pudeur, mais la franchise incroyable de ce premier chapitre m’a beaucoup touché. Par ses choix de mise en scène, l’autrice se tient le plus éloignée possible de quelque esthétique macabre que ce soit, il n’y a jamais de scène glamour, pas de grande illustration romantique sur la souffrance ; mais beaucoup de situations du quotidien d’une personne malade qui n’ont rien de beau à raconter : les difficultés rencontrées pour s’alimenter correctement, pour s’organiser ou pour prendre des responsabilités professionnelles, ou même pour avoir une hygiène correcte. Cette authenticité se retrouve même dans sa manière de décrire le temps, et de montrer comment ces processus sont longs, comment il est difficile de régler un problème qui s’est installé au fil de plusieurs années. Paradoxalement, ce manga est une lecture rapide, mais l’économie de pages pour des ellipses de plusieurs années rend encore mieux cet effet de confusion, d’« éveil » tardif. Pourtant, même si le récit et cru, cette même forme quasi comique permet au manga de ne jamais tomber dans le sordide.

Les situations nous sont présentées très simplement et immédiatement analysées, avec un ton sans morale, sans honte mais sans apitoiement ; les difficultés rencontrées avec l’entourage et les mauvais gestes que celui-ci peut avoir sont décortiqués, mais avec recul, personne n’est mis en cause, seulement des attitudes. L’autrice nous le fait savoir tout au long du livre : elle raconte son histoire pour la conserver telle qu’elle était, pour rester le plus fidèle possible à ce qu’elle a vécu et se réaliser en communiquant cette histoire aux autres – son objectif en tant que mangaka.

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La communication – et ses ratés – est toujours le pilier du manga, surtout lorsque l’on explore l’autre thème central : la sexualité. En racontant sa dépression, l’autrice nous fait rentrer dans son intimité, et sa franchise nous conduit naturellement à sa sexualité. Vierge à 28 ans, elle fait appel à une agence d’escort girls pour découvrir enfin ces expériences, « passer du côté des gens qui savent ». Si le contexte de cette expérience est évidemment propre à l’autrice, celle-ci a su traduire la maladresse des premiers rapports et la construction du désir avec une redoutable pertinence, encore une fois. Elle se débat avec son corps et sa nudité qu’elle a du mal à penser séduisants, elle découvre la situation inconfortable de ne pas savoir où mettre ses mains, ses yeux, sur le corps de l’autre, etc…

Finalement, Nagata Kabi pose des situations très universelles, et décortique avec bienveillance et humour une gêne que nombreux auront partagé. Toutefois, ce n’est pas son but, et elle sait encore une fois tirer de son expérience une fine analyse. Elle sait nous montrer les bénéfices de l’expérience –quand bien même décevante ; elle sait nous montrer que la maladresse, la confusion, l’embarras de cette étape ne furent pas vains, et le ton du manga évolue vers cette énergie positive. La Nagata Kabi de la fin est tournée vers l’amélioration ; étant femme, mais aussi lesbienne, il ne lui a pas échappé que l’expérience aurait été probablement plus facile avec une éducation plus adéquate que la fiction érotique dont elle fut abreuvée, mais elle sait glisser le reproche avec équilibre.

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Car tout le talent de cette mangaka est de raconter des situations difficiles, des moments douloureux sans adopter un ton de reproche. Aucun reproche n’est adressé à la Nagata Kabi du passé, ni à ses parents, ni à ses collègues, ni à la fiction érotique, ni à son soi présent, elle adopte un ton léger et comique sans jamais se dévaloriser : l’autrice sait être bienveillante avec elle-même. Et c’est étonnamment exaltant, car elle parvient à communiquer cette bienveillance.

Cette communication est un sujet principal autant qu’une force de ce manga. Après avoir souffert de son manque, la mangaka se réalise à travers elle et réussit à nous transmettre avec tant d’énergie son chemin vers la maturité. Si ce manga peut parler à tout le monde c’est avant tout parce qu’il raconte le passage à l’âge adulte avec beaucoup de finesse, malgré les obstacles particuliers du parcours de Nagata Kabi. C’est un manga qui parle d’une jeune femme qui doit apprendre à se débrouiller toute seule, qui doit décider de ce qu’elle veut faire et de son rapport au travail, qui doit apprendre à communiquer avec ses pairs, qui doit apprendre à comprendre son propre corps mais surtout, surtout : c’est un manga qui parle d’une jeune femme qui doit apprendre à aimer celle qu’elle est, et pas forcément celle que les autres voudraient qu’elle soit.

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My Lesbian Experience With Loneliness est un manga dur et puissant, qui aborde sans détours beaucoup de thèmes douloureux malgré la couche d’humour et de trames roses ; mais c’est aussi un manga accessible au plus grand nombre par ses thèmes. En peu de mots, avec quelques schémas, il met le doigt sur des difficultés que tout le monde a rencontrées. Mais ce n’est pas lire ces difficultés pour les revivre, c’est lire le chemin de la mangaka et grandir avec elle, c’est réaliser toutes ces petites choses avec elle et s’en émouvoir autant.

C’est un manga que j’attends en France avec impatience car il m’a bouleversé, j’ai revécu des moments difficiles mais j’ai surtout revécu un chemin profondément positif à travers ma lecture. La mangaka souhaitait communiquer son histoire aux autres et être comprise, je crois qu’elle ne pourrait pas l’être mieux, elle a su transmettre une force incroyable et j’espère qu’elle pourra la transmettre en français sous peu.

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3 réflexions sur “My Lesbian Experience with Loneliness : un peu de fesse et beaucoup de difficultés

  1. D.

    Le titre aurait pu être « un peu de fesse et beaucoup de finesse » ^^
    Chouette article qui souligne bien les qualités de ce manga. J’avoue au début avoir du mal parce que la dépression, c’est pas un sujet facile et même si je ne suis pas à accumuler ces symptômes, il y a des aspects de son récit dans lesquels je pouvais m’y reconnaître. Mais finalement j’ai bien fait de persister.
    Ce que j’ai le plus aimé, c’est vraiment l’absence de mise en scène. Elle raconte les choses le plus simplement possible même celles qui peuvent être honteuses, sans vouloir se mettre en valeur, et ça sonne très vrai. J’aime aussi beaucoup le décalage entre les dessins tout mignons et tout roses et la gravité des thèmes abordés. Ca évite de verser dans le dramatique.
    Bref, on peut être ni lesbienne ni dépressive, on peut être touché par ce récit, ce qui témoigne bien de son aspect universel.

    1. Comme quoi je suis vraiment nulle en titre ahah – quelle bonne idée!
      Merci beaucoup, je suis ravie de voir que je suis pas la seule à y avoir vu toutes ces qualités universelles… Maintenant il faut le faire venir dans les contrées francophones!

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