Symbolisme religieux dans Eden de Hiroki Endo

Dans cet article, nous allons examiner comment la portée symbolique d’une œuvre enrichit le récit. Pour se faire, nous prendrons l’exemple du manga de Hiroki Endo, Eden: it’s an endless world et plus particulièrement de son prologue. Eden: it’s an endless world (qu’on abrègera en Eden tout court, hein) fait partie de ces mangas dont dire qu’il est immensément riche est un euphémisme. Effectivement, par la multitude des thèmes traités que ce soit au fil de toute l’histoire ou seulement au cours d’un arc en particulier, Eden surprend par sa perspicacité permanente. Parmi tous ces thèmes, deux sont particulièrement récurrents à l’ensemble de l’œuvre : la science et la religion. En réalité, ces deux sujets forment les pierres angulaires de tout le manga. Tout d’abord, la science. Elle est le principal fil conducteur à travers le virus (« Closer Virus »). Cette thématique est également présente via la cybernétisation du monde crée par Hiroki Endo. Aux questions sur la science, l’auteur y ajoute souvent des questions théologiques. Habituellement, ces deux idées (la science et la religion) sont émises comme diamétralement opposées, or, Endo comprend que ces questions ne peuvent pas être posées indépendamment de l’autre. Il admet que les questions théologiques vont de paire avec les questions scientifiques et par conséquent, à travers ce processus, il pose tout simplement des questions éthiques car, comme il le dit lui-même, il « essaie de réfléchir sur ce qui est vraiment universel pour nous ». Comme dit précédemment, je vais me concentrer particulièrement sur le prologue car c’est le commencement, le moment où l’auteur pose le contexte et la symbolique qui vont être reconduits durant tout le manga.

eden (2)

Je pense qu’il est important de remettre le manga dans son contexte. En effet, des mangas ont vu le jour dans les années 90 grâce à des auteurs qui ont été particulièrement influencés par des événements. C’est le cas de Dragon Head où Minetaro Mochizuki (dont on parlait déjà ici) développe un récit d’anticipation sous fond de catastrophe naturelle. Catastrophe naturelle, car il a été profondément marqué par le tremblement de terre à Kobe en 1995. Il voit s’effondrer le mythe de la sécurité japonaise. En effet, à l’instar de Dragon Head, Eden et son auteur se placent dans la lignée de la vague pessimiste qui entourait la création de mangas dans la fin des 90’s. Dans Eden, pas question de récit d’anticipation sous fond de catastrophes naturelles mais sous fond de politique, magouilles et mondialisation. Dragon Head dépeint un monde dévasté, Eden, lui, un monde plus réaliste mais qui traîne bien plus la patte que le monde réel qu’il met en exergue. Si le tremblement de terre à Kobe en 1995 pousse Mochizuki à produire Dragon Head, c’est sûrement les multiples guerres au Moyen-Orient dont la Guerre du Golfe qui se termine moins de 10 ans avant la publication d’Eden qui incite Endo à faire ce manga. Bien qu’Eden soit un manga d’anticipation, l’auteur écrit un récit marqué par la présence d’organisations mondiales connues telles que l’OMS ou l’ONU : en faisant cela, il ancre le récit dans une perspective contemporaine bien qu’anticipative. Tout ça pour dire qu’à travers Eden, Hiroki Endo accouche d’un manga profondément implanté dans son époque dont il tente de saisir sa complexité.

Note : A partir de ce moment, l'article va commencer à spoiler goulûment, donc si vous n'avez toujours pas lu Eden je vous conseille de quitter cette page (et de courir le lire). Sinon, à vos risques et périls !

Tout d’abord parlons de ce qui choque (ou pas) en premier : le nom du manga. Bah ouais, “Eden” ça met tout de suite la puce à l’oreille. Donc effectivement par ce nom Endo fait référence au Jardin d’Eden de la Genèse, on y reviendra plus tard et pour ce qui est de son sous-titre également. L’analogie à la Bible n’est pas une comparaison sortie de nulle part ni une écriture inconsciente de l’auteur. En effet, les personnages ont conscience de leur condition en se comparant plusieurs fois à Adam et Eve. Enfin, dans le prologue, Hiroki Endo oppose deux visions différentes de Dieu. Je vais donc tenter de les mettre en lumière.

L’Homme en tant que Dieu

Dans les religions abrahamiques, Chérubin est l’ange dont Dieu confie la charge de protéger le Jardin d’Eden et l’arbre de vie après qu’Eve et Adam eussent été chassés. Dans le manga d’Hiroki Endo, Chérubin est représenté comme un robot créé par l’armée à des fins guerrières. A travers le dialogue entre Chérubin et Ennoia, on observe que ce robot possède une intelligence artificielle qui reproduit celle de l’Homme. Là où le dialogue est intéressant est le fait que Chérubin questionne Ennoia sur la définition de “l’humanité”, il poursuit en disant qu’il possède des désirs. Cette réflexion fait écho à Eve qui mange le fruit défendu à cause de son “désir”, et c’est à la suite de cela qu’Adam et Eve deviennent des Humains assiégés par leurs envies. Par conséquent, une analogie est déjà construite entre l’Homme et le robot ou plutôt l’Intelligence Artificielle. Si Dieu a crée l’Homme, l’Homme a crée l’Intelligence Artificielle et se positionne au même titre que lui, en tant que créateur. Néanmoins, le symbolisme ne s’arrête pas là. Comme dit précédemment, le but de Chérubin est de garder l’Eden, or la vision qu’a Endo de l’Homme en tant que Dieu ne restreint pas l’Eden à un jardin (tel que présenté dans la vision biblique) ou une île comme dans le manga. On comprend cela via Rain lorsqu’il évoque Chérubin en disant que ce sont des “machines de guerres” utilisées pour joncher “la planète” de cadavres, la notion de monde entier est bien présente. Le sous-titre du manga : “It’s an endless world” (trad. “C’est un monde infini”) nous mettait déjà sur la piste. Hiroki Endo présente l’homme dépassant la vision biblique des choses, en opposant l’Eden biblique à celui présenté dans le manga. En clair l’Homme élargit l’Eden au monde entier comme pour s’affranchir de la vision biblique qui lui semble trop étroite et façonne son propre idéal à sa manière.

A la fin du prologue, Ennoia dit à Hannah qu’ils ne sont pas obligés de vivre comme dans la Bible en appelant leurs enfants Abel et Caïn (fils d’Adam et Eve). Or on peut tout de même observer que dans la suite du manga Ennoia et Hannah appelleront leurs enfants avec des noms liés aux religions abrahamiques : Mana et Elia. Le mana est la nourriture des israélites lors de l’Exode et pour ce qui est d’Elia (Elie), c’est un prophète majeur qui a pour signification en hébreu « Mon Dieu est Yahvé ». Ultime référence qui montre qu’Ennoia et Hannah ne peuvent aller à l’encontre de leur condition d’Adam et Eve (et dans ce cas d’élu car insensible au virus).

EDEN_01_013Chérubin; trad. Le prend pas mal/Fallait bien que ce soit la faute de quelqu’un.

Hiroki Endo et le gnosticisme

Comme les autres noms présentés ci-dessus, celui d’Ennoia n’est pas non plus anodin. En effet, si on en croit le mythe de Simon le Mage, Ennoia est la « première pensée de Dieu » (qui était femelle, le comment et le pourquoi de Chérubin disant à Ennoia que c’est un nom de fille). Cette pensée créa les anges (maintenant vous savez donc pourquoi le mot de passe d’activation du système de Chérubin est le nom du personnage d’Ennoia), ces anges se rebellèrent contre elle et créèrent le monde. Ils emprisonnèrent Ennoia dans un corps de femme, elle se réincarna pour être humiliée lors de chaque nouvelle incarnation. Dieu descendit sur Terre sous la forme de Simon le Mage pour la sauver. Vous vous demandez sûrement pourquoi je vous raconte tout ça, hein ? Car l’Ennoia est par conséquent étroitement lié à Simon le Mage qui est le fondateur du gnosticisme. Pour résumer ça succinctement, le gnosticisme est un système de pensée disant que Dieu est un être imparfait, voire mauvais et que le monde est une prison dont l’Homme doit se défaire. Donc, on revient à nos moutons, si nous considérons le personnage d’Ennoia en tant que première pensée et donc création de Dieu, son père, Chris est alors Dieu. Ce qui est d’ailleurs également présenté lorsque Ennoia dit : “S’il avait été Dieu, moi je serais Adam”. Ainsi donc si cette analogie est faite, Hiroki Endo présente cette fois-ci une vision biblique de Dieu où il est à l’image de l’Homme : imparfait.

Nous allons maintenant nous intéresser au personnage de Chris Ballad, le père d’Ennoia. Il est major dans l’armée américaine et travaille en tant qu’agent double au profit du Propater en leur divulguant des informations confidentielles à propos de l’armée. Il est par la suite trahit par Rain qui lui donne des faux vaccins à présenter au gouvernement. Torturé et laissé pour mort, il est récupéré par le Propater. Lors du prologue, Chris Ballad est décrit comme une sorte de Messie, à l’instar de Jésus : “Je vais sauver le monde” ou encore une autre phrase montrant qu’il est le seul à pouvoir le faire, qu’il est spécial : “Je suis sûr que tu en ferais autant si tu étais à ma place”. Ainsi, un discours messianique l’entoure laissant présumer une analogie au Messie. Néanmoins, c’est son histoire qui va confirmer cette comparaison. En effet, Chris Ballad va se faire trahir par l’un de ses proches les plus fidèles : Rain. Au même titre que Jésus qui se fait trahir par Judas. De plus, le prénom Chris est issu de Christianus signifiant “disciple du Christ”. L’auteur brosse donc un tableau disposant de multiples références bibliques qui servent à construire un univers où des questions théologiques voire métaphysiques sont posées sans même en parler.

eden01_28102002Le symbolisme est présent du premier au dernier tome.

Par conséquent, à travers tout le prologue, Hiroki Endo afflue son manga d’innombrables références théologiques. Il donne à chaque personnage une autre dimension que celle donnée à première vue, à travers leurs noms et leurs significations. En fonction du point de vue que l’on adopte, les personnages deviennent multiformes, une fois Dieu et par d’autres moments Adam. Mais est-ce peut-être ce qu’Endo a voulu nous dire ? Trouver ce « qui est universel pour nous » commence d’abord par une appréciation des différents points de vue. Le symbolisme religieux du prologue est reconduit durant tout le manga, à travers la création de l’IA Maya par exemple qui est l’ultime création de l’Homme puisque cette fois-ci, contrairement à Chérubin, Maya est un personnage messianique. C’est le personnage du manga qui se rapproche le plus de la définition commune de Dieu. Il interroge également la place de l’Homme vis-à-vis de Dieu : l’Homme et Dieu ne font qu’un mais l’Homme ne doit pas s’improviser démiurge ni se reposer sur un père rédempteur imparfait pour soigner ses propres imperfections car comme dit Ennoia : « C’est aux hommes d’assumer leurs erreurs ». On pourrait se demander si tout ce symbolisme est réellement voulu par l’auteur, je pense que là n’est pas la question. L’artiste n’est que l’intermédiaire de sa création qui lui est supérieure, ainsi nous pouvons parler d’exégèse. Et si en définitive, l’oeuvre en tant que telle, arrachée des mains de son auteur, n’a pas voulu nous montrer que l’étude minutieuse, la portée symbolique, finalement l’exégèse ne nous donne pas les clés pour commencer à entrevoir et comprendre le monde qui nous entoure ?

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