La mise en abyme du manga chez Inio Asano

En ouvrant Dead Dead Demon’s Dededede Destruction, c’est un tout autre manga qui se présente sous nos yeux : Isobeyan. Après trois pages, on découvre qu’il s’agit en réalité d’un manga dans le manga. Autrement dit, Isobeyan est une œuvre fictive lue par l’héroïne de DDDD. Si cet exemple est frappant, notamment du fait qu’il introduise la série, la bibliographie d’Inio Asano ne manque pas de faire la part belle aux mangas et à leurs auteurs. Dans cet article, nous allons donc étudier différents cas de mises en abyme afin de mettre en évidence les liens qu’entretient l’artiste avec la bande dessinée et ce qu’il nous révèle du métier de mangaka.

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Le manga dans le manga

Dans les œuvres d’Inio Asano, on croise des personnages lisant des mangas. Ce n’est pas simplement au détour d’une case ou d’une référence, leur passion est bel et bien ancrée dans le récit. Afin d’analyser ce que nous révèlent ces lectures, il est important de distinguer les deux types de mangas qu’on retrouve dans les séries de l’auteur. Certains sont réels, tandis que d’autres sont fictifs.

Du fait qu’il dessine des tranches de vie, la moindre occupation d’un personnage peut devenir une information capitale sur celui-ci. Par conséquent un repère supplémentaire se crée pour le lecteur. Étant donné qu’il est lui-même intéressé par les mangas, il se reconnaîtra d’autant plus dans un personnage en lisant. De plus, cela s’accroît si un protagoniste s’intéresse à une culture réelle appartenant à notre univers. C’est le cas d’Isobe dans La fille de la plage, possédant une bibliothèque d’œuvres existantes et dont le degré de réalisme est lié au fait qu’elle soit une photo redessinée de la collection personnelle d’Inio Asano. Une information arrive ainsi au cerveau du lecteur : le manga se déroule dans notre monde. De cette manière, en marge de faire écho à sa situation, la représentation d’œuvres réelles permet d’ouvrir une porte donnant sur l’intérieur du récit à celui qui s’y penche.

Un volume de DDDD s’ouvre systématiquement sur une histoire d’Isobeyan, avant qu’on ne se rende compte qu’un personnage est en train de la lire. Il s’agit d’un gag manga (genre avec lequel Inio Asano a fait ses débuts) fictif, renvoyant à Doraemon, dont raffolent les protagonistes et plus particulièrement Kadode. A l’inverse de celui du réel, le cas du fictif permet à l’univers de la série de s’intégrer au nôtre. Ceci est renforcé par l’aspect commercial de DDDD : les éditions limitées de la série proposent des goodies à l’effigie d’Isobeyan. De ce fait, on peut porter un t-shirt ou avoir une peluche d’un manga qui n’existe pas, tout comme les personnages de l’œuvre d’Inio Asano. Ainsi la fiction entre dans notre réalité.

Dans Bonne nuit Punpun, un troisième cas de figure apparaît. Le personnage de Sachi est une mangaka en herbe et l’œuvre qu’elle crée n’est autre que Solanin. Pour ceux qui l’ignorent, Solanin est une série en deux tomes qu’Inio Asano a dessiné avant de se lancer dans Bonne nuit Punpun. Du coup, on se retrouve dans une situation où un personnage fictif dessine un manga qui existe réellement. Mais l’auteur ne s’arrête pas là, il pousse la métafiction à son paroxysme puisque Sachi toujours évoque son prochain manga en donnant au héros les traits de Punpun (protagoniste de la série qu’Inio Asano représente par un oiseau aux yeux des lecteurs, alors qu’il a bel et bien un corps humain à l’intérieur même du manga).

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La figure du mangaka

On peut déduire de Sachi qu’elle est une sorte d’incarnation d’Inio Asano dans Bonne nuit Punpun. A travers elle, le dessinateur se sent libre de parler de son métier. Mais elle n’est pas un cas isolé, les mangakas sont effectivement légion dans la bibliographie de l’auteur. Intéressons-nous donc à ce qu’ils nous disent.

Dans Tokyo (nouvelle parue dans le recueil La fin du monde, avant le lever du jour), un jeune mangaka se rend à une réunion d’anciens élèves, c’est alors qu’il est assailli d’idées préconçues dénigrant son travail. Il doit faire face à des questions du genre de « Alors, tu arrives à en vivre ? » ou bien « Tu es publié dans le Jump ? Mon petit frère le lit ». Cette situation qui n’a rien de glorieuse est significative de la figure du mangaka chez Inio Asano. Il est toujours en proie au doute et quand bien même il a choisi une voie qu’il aime, l’instabilité de sa vie lui confère une position sociale peu enviable. Depuis qu’il a rencontré le succès avec Solanin (et plus encore avec Bonne nuit Punpun), l’auteur a gagné une certaine confiance en lui-même. C’est peut-être ce dont il manquait à ses débuts, comme en témoigne le segment nommé Sunday People dans Un monde formidable. Dans cette histoire courte, on y découvre un mangaka raté, peu connu, de 35 ans. Il est divorcé et se laisse aller : il est négligé, grassouillet, commence à se dégarnir, et surtout il manque de confiance en soi. On peut déceler en lui une personnification des doutes d’Inio Asano liées à son avenir en tant que mangaka.

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L’auteur se livre donc, et il le fait avec d’autant plus de facilité que les personnages lui ressemblent. Se forger un avatar à travers eux pour s’exprimer dans une œuvre tend à lui donner une certaine crédibilité sur son réalisme. En d’autres termes, il parle de ce qu’il connaît, ce qui implique que la véracité de ses propos sur son quotidien de mangaka a un effet sur l’ensemble du récit. Aux yeux du lecteur, la démarche est sincère. Il est ainsi plus aisé de prendre conscience de ce qu’on lit et de ressentir les émotions que l’auteur essaie de nous transmettre.

Sur la création du manga

En lisant Le quartier de la lumière, on découvre l’histoire d’un mangaka venu faire du repérage à l’aide d’un appareil photo avec sa copine. Sont alors mis en avant ses doutes, ses incertitudes, ses remises en cause, sa passion, sa position sociale. Bref, des thématiques habituelles lorsqu’Inio Asano aborde son métier. Seulement grâce à la postface de l’œuvre, cette nouvelle nous indique quelque chose d’intéressant sur le principe de mise en abyme. L’auteur y révèle être allé faire du repérage pour la première fois de sa carrière dans le quartier qui sert de décor au manga. Anecdote supplémentaire, il devait à l’origine faire une sortie avec sa copine, ils ont donc changé leurs plans et elle l’a accompagné pour prendre des photos. Dès lors, le rapprochement avec le chapitre sur le mangaka paraît évident. Inio Asano s’est servi de son expérience personnelle pour façonner son histoire et nous montre ainsi les coulisses de la création du manga qu’il est en train de dessiner.

A présent, revenons à Bonne nuit Punpun et au personnage de Sachi. Non seulement la jeune femme se glisse dans la peau d’Inio Asano pour dessiner les mêmes œuvres que lui, mais en plus elle nous en dévoile davantage sur les pensées de l’auteur vis-à-vis du média et sa façon de concevoir un manga. Elle se confronte à son éditeur, doute, mais malgré tout ne lâche rien. Sachi a une idéologie, une manière d’appréhender le manga, et si son éditeur la réfute en invoquant le fait que les lecteurs n’ont pas besoin de récits noirs, elle ira quand même au bout de sa pensée tout simplement car c’est ce qu’elle a envie de mettre en scène. Le fait qu’Inio Asano se donne la parole à travers elle nous permet également de comprendre de quelle manière il parvient à toucher autant son public. Il affirme haut et fort que dessiner un manga qui tire aux larmes, dictant donc le lecteur vers une émotion définie, ne l’intéresse pas. Il préfère le mettre face à la réalité, le confronter à ses soucis quotidiens. En d’autres termes, il ne veut pas caresser le lecteur dans le sens du poil, il veut le frapper.

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En définitive, les mangas et leurs auteurs au sein même des œuvres d’Inio Asano nous en révèlent beaucoup sur sa manière de percevoir son métier. Il est particulièrement intéressant de constater que, succès aidant, le mangaka s’est affirmé au fil de ses œuvres. S’il présentait des artistes en proie au doute lors de ses débuts, dès Bonne nuit Punpun ils affirment fermement leur façon de penser et ce qu’ils ont envie de créer. En outre, en mêlant ainsi la fiction à la réalité, il se donne les moyens afin d’avoir une emprise suffisante sur le lecteur pour qu’il comprenne inconsciemment que l’action qui se déroule dans la série reflète la vision qu’a l’auteur de la société et de l’humain. Décidément, le monde du manga est indissociable de l’œuvre d’Inio Asano.


Crédits pour les images :
La fin du monde, avant le lever du jour © 2008 Inio Asano / Shogakukan
Bonne nuit Punpun © 2007 Inio Asano / Shogakukan
Dead Dead Demon’s Dededede Destruction © 2014 Inio Asano / Shogakukan

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4 réflexions sur “La mise en abyme du manga chez Inio Asano

  1. Article intéressant. Que ce soit dans la BD franco-belge, les comics, le manga ou même dans le cinéma, les artistes ne peuvent s’empêcher d’évoquer leur profession, leur art au sein de leur média, à travers un personnage qui est un avatar d’eux-mêmes. Certains disent que c’est un procédé nombriliste, mais pourtant, Fellini, Larcenet ou Asano sont de grands artistes qui fédèrent ardemment un public.

    Je ne peux m’empêcher de faire l’analogie entre Asano et Urasawa : le premier a 35 ans, le second 20 ans de plus. Comme Asano, Urasawa a distillé ces éléments autobiographiques petit à petit dans ses mangas. Ce qui est amusant dans Billy Bat, c’est qu’il fait dire explicitement à l’auteur de comics Kevin Goodman qu’il en marre de passer des années sur une seule œuvre, ce qui semble correspondre à la lassitude éprouvée par Urasawa dans le fait d’écrire des séries longues. Ayant quelques années de plus qu’Asano, après le doute des débuts et la maturité du milieu de carrière, Urasawa évoque directement qu’il est saoulé. Peut-être est-ce la prochaine étape pour Asano x)

    1. Billy Bat est une métaphore du métier d’auteur de BD, Urasawa s’y livre différemment que dans 20th Century Boys. Il mérite un article à lui seul.

      (Mais avant, je dois combler mon retard.)

  2. Sympa comme analyse thématique de l’oeuvre du maître. J’aurais ajouté l’amusant clin d’œil de son confrère Kengo Hanazawa qui a dessiné Inio Asano en couverture d’un tome de I Am a Hero (comme tu le sais si bien) qui pousse encore plus le concept de la mise en abyme à travers le réel et la fiction et les différentes œuvres qui se veulent réalistes et nous incitent à nous impliquer dans l’histoire comme témoins d’une « réalité ».

    1. Le but de l’article était d’essayer d’être le plus bref possible, éviter les répétitions et le HS. Après deux articles de 3000 mots quoi… Bon, à regarder les stats, c’est un échec, tant pis.

      Alors oui, mais pour rester sur Asano, lui aussi se permet un clin d’oeil (plus discret) à Hanazawa. Dans DDDD, le père de Kadode est son éditeur (mais dans la vraie vie, l’éditeur de Hanazawa n’est autre que la copine d’Asano).

      Voilà pour le complément !

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