Angoulême 2016, le manga et moi

Si chaque année le manga est présent au festival d’Angoulême, cette année il l’est un peu plus que d’ordinaire. Et quoi de plus normal quand on sait que le président de l’édition est Katsuhiro Otomo, le papa d’Akira. A cet égard, sera présentée une exposition collective dans laquelle quarante-deux auteurs (dont un seul japonais, Jiro Taniguchi) rendent hommage au maître. Mais ce n’est pas tout, puisqu’il y aura également une exposition consacrée au magazine Hibana, une revue de prépublication récente, certainement la meilleure à l’heure actuelle, dont je vous parle régulièrement dans mes gazettes du manga. Et c’est Ayako Noda, dont Le monde selon Uchu (un manga qui prend conscience qu’il est un manga) sortira sous peu chez Casterman, qui représentera le magazine. Un choix surprenant, car ce n’est pas la première auteure qu’on remarque en ouvrant Hibana… Il est beaucoup plus difficile de passer à côte de Q Hayashida, Inio Asano et surtout Akiko Higashimura, plus talentueuse que jamais. Bref, ne boudons pas notre plaisir de découvrir en France Ayako Noda, d’autant plus qu’elle semble avoir des choses intéressantes à dire sur le manga.

Mais le festival d’Angoulême est également l’occasion de décerner des prix pour les meilleures BD de 2015. La compétition se divise en quatre catégories principales : la sélection officielle, jeunesse, patrimoine et polar. Des mangas sont cachés ça et là, d’autres sont oubliés, l’occasion pour moi de décortiquer cette liste.

festival angouleme otomo manga
L’affiche du 43ème FIBD par Katsuhiro Otomo

Sélection officielle

  • Ajin de Gamon Sakurai : Chaque année il faut un manga populaire dans une sélection. L’an dernier c’était le classique mais efficace Seven Deadly Sins, cette année c’est le pétard mouillé Ajin. C’est un peu dommage pour les œuvres plus méritantes (populaires ou non) mais ce n’est pas grave, il est juste là pour décorer. Passons.

 

  • Chiisakobé de Minetaro Mochizuki : J’ai consacré un article pour dire tout le bien que je pense de Chiisakobé, alors je ne vais pas me répéter. Simplement, j’estime que c’est le manga qui a le plus gros potentiel pour gagner un prix parmi les œuvres sélectionnées. Notez par ailleurs que l’auteur sera présent au festival, l’idée même de le rencontrer me rend euphorique.

 

  • La fille de la plage d’Inio Asano : Enfin Inio Asano est reconnu par le FIBD et mis en avant dans une sélection, ce qui est à la fois génial et naze. Déjà génial car non seulement il représente mieux que quiconque la jeunesse japonaise mais en plus n’hésite pas à casser les codes narratifs et esthétiques de la bande-dessinée. Et naze car c’est trop tard. Oui, son chef d’œuvre était sans l’ombre d’un doute Bonne nuit Punpun, mais il n’a jamais été sélectionné ni par le FIBD ni par l’ACBD. Et les deux instituts sont passés à côté de Bonne nuit Punpun (je ne parle même pas de Solanin) et ont sélectionné La fille de la plage (qui est objectivement moins bon). Alors soit ils ne l’ont jamais ouvert (ce qui voudrait dire qu’ils ne sont pas vraiment à la page ces critiques), soit ils ont de la merde dans les yeux (après tout, ils ont sélectionné Ajin). Dans tous les cas, c’est naze. (Mais vous ne pouvez pas imaginer à quel point je suis content de voir La fille de la plage dans cette liste, je l’avais d’ailleurs élu meilleur manga de 2014.)

 

  • La république du catch de Nicolas de Crécy : Le grand retour au Japon d’un auteur bien connu du monde de la BD franco-belge. Lui aussi avait eu droit à son article de ma part, je ne vais donc pas m’étendre dessus. Néanmoins je pense qu’il mériterait un prix car il fait la passerelle entre le franco-belge et le manga, et l’année où la BD japonaise est à l’honneur, une telle ouverture serait la bienvenue.

 

  • Unlucky Young Men d’Eiji Otsuka et Kamui Fujiwara : J’en ai parlé à plusieurs reprises, déjà dans une interview d’Eiji Otsuka mais aussi dans une critique parue dans le numéro 207 d’Animeland. Ce n’est clairement pas le manga de l’année, mais il a le mérite de lever le voile sur une période assez obscure pour nous occidentaux de l’histoire contemporaine du Japon que je trouve fascinante tout en rendant hommage au cinéma d’époque.

Sélection jeunesse

  • A silent voice de Yoshitoki Oima : Encore un manga dont j’ai déjà parlé dans un article. Une œuvre populaire que je trouve un peu dommage de trouver en jeunesse et non dans la compétition officielle (j’aurais préféré la voir à la place d’Ajin). Mais bon, au moins dans cette catégorie, A silent voice a une chance de remporter un trophée et ce serait bien de la saisir (même si je n’y crois pas des masses à cause du coup de crayon trop atypique).

Sélection patrimoine

  • Cette ville te tuera de Yoshihiro Tatsumi : Je n’ai pas encore lu cette anthologie, mais je connais bien le style de l’auteur (ce sera certainement ma dernière lecture de l’année). Rappelons qu’il est décédé le 7 mars dernier, qu’il a initié le gekiga, sorte de roman graphique japonais, une vingtaine d’années avant que Will Eisner n’utilise ce terme. Yoshihiro Tatsumi est un monstre sacré de la bande-dessinée et il serait normal de lui attribuer une récompense posthume.

 

  • La maison aux insectes de Kazuo Umezu : Contrairement à Cette ville te tuera, l’anthologie du grand maître du manga d’horreur a peu de chance d’être primée mais qu’importe. Le retour de Kazuo Umezu en France des années après L’école emportée et Baptism est génial et je vous invite tous à le lire.

Sélection polar

  • Inspecteur Kurokochi de Takashi Nagasaki et Koji Kono : Alors là, c’est la blague de la compétition. Non pas qu’il s’agisse d’un mauvais manga (au contraire même, il est plutôt pas mal), mais il est d’une banalité sans nom. Je n’arrive pas trop à comprendre comment il a pu arriver là… De toute façon, les chances qu’il gagne le prix sont proches du zéro absolu.

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L’ensemble des sélections est visible ici.

Du coup j’estime qu’il y a des absents dans la compétition, dont certains de taille. J’ai donc fait une petite liste de ceux qui, toujours selon moi, auraient dû y être nommés.

  • Saru de Daisuke Igarashi : Un manga que j’ai déjà mis à l’honneur à travers une critique. J’estime qu’il aurait dû concourir dans la sélection officielle pour plusieurs raisons. Déjà car le manga débute à Angoulême. Bon ok, ça ne suffit pas. Mais Daisuke Igarashi propose une aventure se déroulant dans le monde, brisant les frontières, et à mes yeux ça représente parfaitement ce que sera la prochaine édition du festival d’Angoulême. Mais ce n’est pas tout, il y a plus important. Dans Saru, le mangaka relie les mythes et religions du monde entier, comme si toutes nos croyances venaient d’une même source. Et par les temps qui courent, un tel message fait du bien à entendre. Indépendamment de son immense talent pour la bande-dessinée, Daisuke Igarashi aurait mérité non seulement d’être mis en avant par une nomination, mais aussi par un prix. Sa non-sélection me déçoit énormément.

 

  • Levius de Haruhisa Nakata : Un manga pensé pour être exporté à l’international aussi bien dans le fond que dans la forme (sens de lecture original occidental, cases écrites horizontalement et non à la verticale comme le veut la langue japonaise, etc.). Un formidable exercice de style, une ode à l’internationalisation de la bande-dessinée qui aurait été la bienvenue sous le règne de Katsuhiro Otomo.

 

  • Dans l’intimité de Marie de Shuzo Oshimi : Quitte à mettre A silent voice dans la sélection jeunesse, j’y aurais aussi ajouté le manga de Shuzo Oshimi. Pas de raison particulière, si ce n’est qu’il propose une vision de la femme et de la jeunesse japonaise intéressante comme je l’ai dit dans ma critique.

 

  • Le club des divorcés de Kazuo Kamimura : Une œuvre que j’espérais voir dans la sélection patrimoine, tout simplement car l’auteur me tient très à cœur. Il a mené la bande-dessinée japonaise vers des terres jamais atteintes, et Le club des divorcés nous prouve une fois de plus l’immense talent du maître de Jiro Taniguchi. Dommage.

 

  • Area 51 de Masato Hisa : Peut-être pas dans la compétition officielle, mais le manga de Masato Hisa aurait largement eu sa place dans la sélection polar (bien plus qu’Inspecteur Kurokochi déjà). Non seulement car il s’agit d’un excellent thriller comme je le disais dans ma critique, mais aussi car il s’ouvre à la BD étrangère. On verse un peu de Frank Miller, on y ajoute du Mike Mignola, on mélange le tout avec du Goseki Kojima et le tour est joué. Et si Saru unit les mythes et légendes du monde, Area 51 les regroupe au sein d’une même ville, ce qui est déjà pas mal.

Au final, même si je râle un peu (pour changer), je suis plus excité que jamais à l’idée de me rendre au FIBD. Si approcher Katsuhiro Otomo me semble impossible (j’en rêve tellement !), le fait de pouvoir échanger quelques mots avec Minetaro Mochizuki me rend heureux. Les différentes expositions consacrées au manga me font de l’œil et même le programme hors BD japonaise est attrayant. Vivement le festival !

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7 réflexions sur “Angoulême 2016, le manga et moi

  1. tuntun

    Je découvre la sélection, et effectivement je ne comprend pas la présence de La fille de la plage. La sélection manga est ratée je trouve (en dehors de Chiisakobé). Effectivement Saru aurait eu toute sa place, tout comme Vinland Saga qui livre deux très bons tomes. J’aurai aussi aimé voir Prisonnier Riku dans la sélection, bien que pas facile à caser.
    En dehors des mangas, Sex Criminals, Le Chateau des étoiles (ou en sélection jeunesse), mais surtout Le rapport de Brodeck manquent cruellement à l’appel.
    A l’inverse, je m’intéroge sur la présence du tome 2 de L’arabe du futur dont le premier volume à remporté le Fauve d’or en 2015.

    En sélection jeunesse, Jim Hawkins chez Ankama avait pour moi toute sa place.
    En patrimoine, rien à redire.
    Et clairement, en polar le grand absent est Area 51.

    Pour le fun, mon pronostique (qui ne reflète pas forcément mes choix) :
    Fauve d’or – Catharsis
    Prix spécial du jury – Ici
    Prix de la série – Saga
    Prix révélation – La Renarde
    Prix de la jeunesse – Le grand méchant renard
    Prix du patrimoine – Cette ville te tuera
    Fauve polar sncf – Undertaker

    1. L’absence qui m’a sauté aux yeux c’est celle de Zaï Zaï Zaï Zaï, il avait pourtant une excellente presse.

      C’est vrai que Prisonnier Riku en jeunesse aurait pu être un bon choix.

      Bien que je n’aime que moyennement; je pense que Poison City aurait eu sa chance en polar aussi. J’ai du mal à piger son oubli.

  2. On dirait effectivement que le Festival d’Angoulême s’ouvre un peu plus au manga cette année. J’ai eu l’occasion d’y aller alors qu’il y avait encore un pavillon dédié, mais j’avais l’impression qu’ils restaient à la surface, autour des séries les plus connues. Là, on dirait qu’ils s’attachent plus aux classiques, qui ne sont pas forcément les plus lus, ou aux perles qui méritent d’être découvertes. Tout n’est bien sûr pas parfait (pas compris la sélection polar non plus), mais c’est déjà un progrès. Profite bien de ton séjour !
    Et merci de me rappeler que je n’ai pas encore lu Saru. Je ne compte pas l’oublier cette fois-ci.

  3. Ça donne envie d’y être tout ça ne serait ce que pour rencontrer (de près ou de loin) Mochizuki. Pour la sélection je partage ta déception au moins pour l’un des rares que j’ai lu (Area51).

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